Rencontre avec Yann Pissenem, le roi d'Ibiza: «C’est le bassin des requins, mais avec de la drogue, des filles, de l’alcool et une fête au beau milieu»


Yann Pissenem, propriétaire de l'Ushuaïa, du Hï et de [UNVRS], raconte à Vanity Fair ce que ça fait de régner sur l'île de la fête (en restant toujours sobre).
Yann Pissenem
Jesper D. Lund

L’été, à Ibiza, Yann Pissenem termine sa nuit de travail vers 8 heures du matin. Propriétaire des trois plus grandes boîtes de nuit de l’île espagnole, il aime veiller en personne sur son royaume jusqu’au lever du jour. Il prend ensuite le volant pour regagner sa villa, qui surplombe la mer des Baléares. Sa propriété est invisible depuis la route, et son allée traverse quatre hectares de forêt privée. Après avoir vérifié les 70 espèces de cactus qu’il cultive, il marche au milieu de ses centaines de ficus et de kiri. Si Pissenem n’a pas exactement l’air d’un amoureux de la nature (« Si je ne souris pas, dit-il en souriant, j’ai un peu une tête de gangster »), pourtant il lui arrive d’enlacer les arbres. « Pour moi, dit-il, c’est mieux qu’un être humain. »

Pissenem est un magnat des clubs qui choisit de ne pas profiter de la plupart des choses qu’il vend. Ses établissements sont pensés pour les pluies de champagne et les levers de soleil sous ecstasy, lui ne prend ni cachets ni alcool. Ses restaurants servent de la longe de wagyu et des huîtres Poget au caviar, lui ne jure que par les granulés nutritionnels que lui concocte sur mesure un médecin suisse. Ses clubs comme sa villa surplombent la mer des Baléares, il dort pourtant rarement dans une chambre avec vue. Pendant les six mois de la saison des clubs, le Français de 52 ans vit dans un appartement au-dessus du garage, à l’écart de sa femme et de ses enfants, installés dans la maison principale. Certaines nuits, il dort trois heures dans une pièce obscure attenante à sa salle de sport ; d’autres, il se glisse dans sa chambre cryogénique.

Yann Pissenem
Jesper D. Lund
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Jesper D. Lund

« Pour réussir dans ce milieu, je ne peux pas me permettre de toucher à ce qui est facilement accessible, explique Pissenem. J’ai vu beaucoup de bons patrons de clubs tomber. Il y a les filles, toutes les filles que tu veux, les drogues, toutes les drogues que tu veux, et puis l’alcool, à volonté. Et, avant même de le réaliser, tu as déjà perdu. C’est terminé. Tu n’es plus en mesure de diriger l’entreprise de façon rationnelle. »

Les îles n’ont pas de comité de direction, mais Yann Pissenem est ce qui se rapproche le plus du PDG d’Ibiza. Depuis 2017, ses discrets associés et lui-même sont propriétaires des deux plus grands établissements de l’île, Ushuaïa et Hï, qui réaliseraient quelque 200 millions d’euros de chiffre d’affaires par saison. En 2025, il a ajouté à sa palette UNVRS Ibiza (prononcer « universe »), la plus grande boîte de nuit au monde. À eux trois, ses superclubs donnent le tempo de l’île et dictent les agendas des DJ les plus en vue ; sur son compte Instagram, on peut le voir, tout sourire, aux côtés de Cristiano Ronaldo et Jeff Bezos.

« C’est un peu le président d’Ibiza, résume John Summit, l’un des rares DJ américains résidents à UNVRS. Quand tu le vois la nuit, c’est un peu comme si Obama passait faire un tour : il sourit, serre la main de tout le monde. »

Lorsque Pissenem débarque sur l’île en 2008, la musique électronique est encore un secteur de niche. Aux États-Unis, le genre pèse alors moins que le jazz ou la musique classique. Mais grâce à des gens comme le Français, la culture DJ a pris une tout autre ampleur. Aujourd’hui, sur TikTok et Instagram, on entend plus de house et de techno que de rock ; cette année, à de Coachella, les DJ représentaient 45 % de la programmation. Le secteur a été évalué à environ 15 milliards de dollars, et les cachets des plus grands noms peuvent parfois aligner sept chiffres pour une seule nuit. À Ibiza, capitale mondiale de la musique électronique, Pissenem incarne ce basculement.

« Dans ce milieu, tu as les créateurs et les suiveurs, et Yann est un créateur, explique le DJ français Hugel, résident du Hï. Il a eu l’intuition qu’Ibiza pouvait devenir davantage qu’une simple île à raves : une île à raves pour touristes VIP… C’est la même chose, mais avec des prix multipliés par dix. »

Une heure et demi de jiu-jitsu par jour

Lorsque j’arrive à Ibiza pour la première fois, l’été dernier, l’aéroport est tapissé de publicités pour les clubs de Pissenem. Les nouveaux arrivants passent sous les visages des DJ : David Guetta, Calvin Harris, Black Coffee, Anyma, Martin Garrix, FISHER, Armin van Buuren, Summit, Carl Cox et les autres résidents hebdomadaires de ses établissements. À eux tous, ses quelque trente résidents cumulent près de 100 millions d’abonnés sur Instagram. Près des tapis à bagages, les chauffeurs de Pissenem brandissent des iPhone à l’intention des DJ de passage arrivés sur des vols commerciaux.

Beaucoup imaginent Ibiza comme une soirée mousse géante dès la sortie de l’aéroport, mais la réalité est plus séduisante. L’île est en grande partie couverte de verdure et évoque une colonie de vacances entre collines et criques. Pour me rendre à UNVRS, je traverse un quartier résidentiel en respirant l’odeur des pins d’Alep, puis suit l’un des camions de Pissenem, qui arrose une route de terre, avant de me garer près d’une immense sculpture d’OVNI échoué.

Les murs blancs, façon adobe, de UNVRS s’étendent à perte de vue. La nuit ne commencera pas avant plusieurs heures, mais une douzaine de types aux mollets impressionnants sortent déjà du club. Ils ont tout d’une équipe de foot pro, et je me dis qu’ils viennent probablement de terminer une visite des lieux. Ils sont rapidement suivis par une douzaine de filles, affichant l’air d’ennui souverain propre aux mannequins off duty ; je me demande si elles sont arrivées avec les joueurs de la Liga. D’autres types baraqués et d’autres belles filles continuent à défiler jusqu’à ce qu’ils soient quarante ou cinquante de chaque côté. Lorsque Karla Michaell, l’assistante de Pissenem, arrive, elle m’explique qu’ils sont en plein exercice d’évacuation : tout ce petit monde est en réalité composé des agents de sécurité et des hôtesses du club.

Une Mercedes Classe G noire traverse le personnel et un Français hâlé, t-shirt noir et cheveux gris ras, en descend. Moins carré que ses gars de la sécurité, il n’en paraît pas moins affûté et prêt à en découdre. Il se dirige énergiquement vers moi, en traversant les rangs de ses employés. À voir ses publications Instagram aux côtés de Leonardo DiCaprio et Drake, je m’attendais à un patron de la nuit tapageur, bien au contraire. Summit raconte qu’il lui a fait une impression similaire lors de leur première rencontre : « Je pensais que Yann serait cette figure énorme et flamboyante qui prend possession de la pièce, mais il dégage un calme incroyable. Et il faut être comme ça, sinon la vie nocturne peut tout simplement vous dévorer tout cru. »

Pissenem se sert d’un bracelet pour ouvrir une porte métallique. Tandis que nous empruntons un escalier de service, je l’interroge sur l’armée de gardes postée dehors. Il m’explique qu’il possède une société de sécurité privée, au service de ses clubs et de ses villas répartis sur l’île. Ces gardes sont ses amis, dit-il, et il s’entraîne avec certains d’entre eux au jiu-jitsu, une heure et demie par jour.

Nous entrons dans une pièce meublée d’une table et de quelques éléments de bureau anonymes. Pissenem aurait investi au moins 80 millions d’euros dans la construction de UNVRS, sur l’ancien site des superclubs Privilege et Ku, mais il a manifestement fait des économies sur son propre bureau. Il s’assoit derrière l’unique fantaisie de la pièce : une plaque portant l’inscription « Manager of the Universe ».

Tout en m’asseyant à mon tour, j’explique à Pissenem que j’ai entendu parler de lui à l’occasion du coup d’éclat viral orchestré pour lancer UNVRS. Les mains jointes, il me raconte la naissance de cette fameuse campagne marketing. Avant même UNVRS, les clubs de Pissenem avaient déjà pris l’ascendant sur nombre des superclubs de l’île, mais il nourrissait une rivalité particulière avec le Pacha. Ce club du centre-ville contribue à définir le glamour baléare depuis plus d’un demi-siècle, et son logo en forme de cerises est connu dans le monde entier. J’ai moi-même croisé des autocollants de pare-chocs à l’effigie des cerises de Pacha sur quatre continents. Pour annoncer qu’il construisait, à dix kilomètres du Pacha, la plus grande boîte de nuit du monde, Pissenem voulait marquer les esprits avec un logo plus iconique que les fruits rouges de son rival.

« Pacha vit grâce aux cerises, me dit-il. Ce logo iconique, les cerises des années 1970 et 1980. Ils vivent du merchandising autour des cerises, et ces cerises sont si célèbres que les gens vont au club pour elles. Et je trouve que ce n’est pas juste, parce que moi, j’essaie chaque jour de placer la barre plus haut, vous voyez ?… Alors il me fallait un logo pour lutter contre les cerises. »

OVNI sur Ibiza

Pissenem est en concurrence avec le Pacha depuis son arrivée sur l’île, mais le lancement de UNVRS lui a imposé une pression nouvelle. En 2023, le groupe immobilier et hôtelier de luxe basé à Dubaï FIVE Holdings a racheté le Pacha Group pour 302,5 millions d’euros, et son PDG, Kabir Mulchandani, prévoyait d’investir encore plusieurs centaines de millions dans son développement. Pour rivaliser avec le Pacha, Pissenem voulait un signe graphique capable de traverser toutes les cultures et d’épouser l’esprit science-fiction de l’époque. Après de nombreuses versions, son équipe a eu l’idée du logo soucoupe volante. Et, « fraise sur le gâteau », Pissenem voulait une campagne mondiale destinée à en entretenir le mystère.

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Depuis la cabine du DJ, à Ushuaïa, la saison dernière.

Jesper D. Lund

« J’insistais beaucoup, et mon équipe ne trouvait rien, raconte-t-il. Alors j’ai aboyé sur tout le monde : “Allez vous faire foutre, je vais le faire moi-même.” Je me suis enfermé, vous voyez ? En trois jours, j’ai trouvé l’idée de la vidéo sur l’OVNI. »

Pissenem décide de créer de toutes pièces une apparition extraterrestre au-dessus de la Méditerranée. Il envoie son directeur de création filmer le rocher d’Es Vedrà avec son iPhone, puis charge un spécialiste des effets visuels d’y ajouter un vaisseau inspiré du logo de UNVRS. Après avoir enregistré des effets sonores sur un parking, il a entre les mains une vidéo, bidonnée mais convaincante, montrant un orbe survolant Ibiza.

Sans prévenir le reste de son équipe de la supercherie, Pissenem envoie la séquence aux comptes de promotion touristique de l’île. La vidéo fait son chemin sur les pages de mèmes consacrées à la musique électronique, puis sur l’Instagram de David Guetta ; à travers le monde, d’Europe jusqu’au Pakistan, la presse s’emballe : « Des touristes filment une mystérieuse lumière. » En l’espace d’un mois, le clip dépasse les 50 millions de vues et devient l’une des vidéos d’OVNI les plus diffusées de l’histoire récente.

« C’était l’un des meilleurs plans marketing que j’aie vus de toute ma vie, me confie David Guetta. Tous produits confondus. »

Un mois plus tard, Pissenem invite Will Smith à Ibiza pour révéler la vérité. L’acteur retrouve Pissenem sur le toit du chantier de UNVRS, une radiocommande de drone à la main. Face à la caméra, Will Smith le présente ainsi : « Mon pote Yann. Yann, c’est un peu le roi d’Ibiza. »

Lors de notre rencontre suivante, dans son bureau, il a la lèvre fendue après une séance de jiu-jitsu. Il prend un appel en espagnol pour fixer les tarifs de la soirée, puis un autre en anglais afin de déterminer si un nouvel artiste accepterait d’« avaler la couleuvre » dans une négociation sur son cachet. Tout en étirant sa nuque, il suit sur un écran les répétitions du DJ australien FISHER, fort de plusieurs milliards de streams, qui s’entraîne à descendre, suspendu à un harnais, depuis le plafond de UNVRS, haut de plus de 25 mètres. Pour commencer l’entretien, Pissenem sort un carnet quadrillé et y trace un carré.

Ce carré, c’est son premier appartement à Barcelone, où il s’installe à 18 ans pour suivre des études de tourisme, fraîchement débarqué d’Azelot, un village de 350 âmes, où son père est maire socialiste et sa mère professeure d’anglais. Autour du carré, Pissenem dessine des cercles de plus en plus grands, illustrant les trajets qu’il effectue à pied en boucles toujours plus larges pour apprivoiser sa nouvelle ville espagnole. Des balades qui le conduisent vers les bars du Port Olímpic, tout juste inauguré pour les Jeux olympiques de 1992. Là-bas, il décroche un petit boulot, débarrasse les tables et nettoie les toilettes, avant de s’entraîner chez lui à porter un plateau rempli de verres jusqu’à obtenir un poste de serveur. Il a déjà été videur dans son village et DJ dans une station balnéaire de Peñíscola, et, à la fin de l’année scolaire, il est promu responsable de bar au Port Olímpic.

Je lui demande s’il avait alors une idée de la destination vers laquelle le mènera cette ambition construite à la force du poignet : « Je ne savais pas si j’allais devenir un grand homme politique, un dirigeant, un militaire, un policier, peu importe. Mais je savais que j’étais destiné à être quelqu’un et à faire quelque chose. Je me disais : “Je suis invincible et, peu importe ce que ce sera, je fonce.” »

Les afters techno semi-légales de Barcelone dont il devient un habitué le séduisent finalement plus que l’armée ou la police. Une fois ses services terminés au lever du jour, il rejoint ses collègues dans des raves matinales : agents de sécurité, travailleuses du sexe et autres « ceintures noires professionnelles de la nuit » dansent sur les nouveaux rythmes venus de Detroit et de Berlin. La scène est encore suffisamment restreinte pour que la concurrence ne soit pas un problème, et il décide vite d’organiser ses propres afters. Après tout, il déjà monté des soirées dans son village natal ; cette fois, il invente un logo inspiré des dieux égyptiens et recrute une équipe d’acrobates et de drag queens. Il a à peine plus de 20 ans et vient d’entamer sa carrière de promoteur de techno underground.

Yann Pissenem raconte qu’organiser ces raves l’a décidé à arrêter de boire. Ses soirées se terminaient parfois par des fusillades entre gangs ou des descentes de police, et il voulait garder l’œil parfaitement clair sur ses invités comme sur ses équipes. À 23 ans, il choisit la sobriété et son regard sur le métier change radicalement. « Les beautiful people et les drag queens, tous absolument flamboyants à 4 heures du mat’ gavés de pilules, quand tu les vois à 8 heures dans le bus du retour, tu comprends que ce qui brille la nuit est parfois profondément triste. »

Il relève les yeux de son carnet quadrillé, désormais couvert de cases et de traits figurant les quelque deux douzaines de bars et de clubs qu’il a ouverts autour de Barcelone. « La nuit, c’est la nuit, dit-il. Dans la pénombre, on ne voit pas vraiment. Mais si tu restes alerte, tu comprends très vite que tout ça est une immense illusion. »

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Une sculpture de casque chez Ushuaïa.

Jesper D. Lund

« Dans notre secteur, on a l’impression que tout le monde est ami avec tout le monde, parce qu’on s’embrasse, on descend des shots, on prend de la drogue, on sourit et on fait la fête ensemble, poursuit-il. Mais tout ça, c’est faux. Nous sommes en concurrence. C’est le bassin des requins, mais avec de la drogue, des filles, de l’alcool et une fête au beau milieu. »

« Mais si tu es capable de le voir, tu captes que ça peut devenir un business dément. Parce que, bien sûr, on peut gagner beaucoup, beaucoup, beaucoup d’argent dans le divertissement, dit-il. J’ai compris qu’au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. »

Faille dans le marché

Ibiza est un paradis perdu. Depuis un siècle, les anciens expliquent aux nouveaux arrivants qu’ils ont raté la grande époque. En 1933, Walter Benjamin écrivait à un ami que l’île était envahie de touristes et avait perdu sa magie. Errol Flynn a sans doute entendu le même refrain lorsqu’il y a accosté avec sa goélette dans les années 1950, tout comme les riches hippies venus se baigner nus pendant la guerre du Vietnam. Les habitants les appelaient les peluts, « les poilus ».

Lorsque Pissenem découvre Ibiza en simple visiteur dans les années 1990, l’île vit une décennie dorée. Le basculement a commencé en 1987, quand la future superstar britannique Paul Oakenfold et trois amis ont pris de l’ecstasy et dansé sur les sets du DJ Alfredo, sur la terrasse de l’Amnesia. De retour chez eux, ils racontent les délices de cette vie la nuit en plein air, sous MDMA, il n’en faut pas plus aux Britanniques en manque de dopamine pour se mettre à réserver leurs vols. Après la répression des raves menée par le gouvernement britannique au début des années 1990, Ibiza devient le lieu où l’Europe se donne rendez-vous pour danser sur de la musique électronique.

Lors de son premier séjour sur l’île, Pissenem découvre un monde de fêtes où les règles ne sont pas trop strictes. Sur les plages, les équipes de promotion rivalisent pour vendre des billets, non seulement pour les superclubs – l’Amnesia, le Pacha, le Privilege, le Space – mais aussi pour des raves improvisées dans les criques et les collines. Au cours d’une même nuit, on peut enchaîner un show sexy en direct au-dessus de la piscine intérieure du Privilege, un set d’Oakenfold à l’Amnesia et une descente en douceur, au petit matin, sur la plage du Café del Mar, berceau de la musique « chill-out ». À l’époque, Pissenem ne voit guère de place pour ses afters dans ce paysage si concurrentiel. Ce qu’il a vu l’a néanmoins profondément marqué : « Ça dansait sur le toit des voitures à la station-service au lever du soleil, ça faisait la fête en achetant des croissants au petit matin. »

« Je vois l’Ibiza moderne en trois vagues, me confie Oakenfold. La première, c’est la fin des années 1980 et les années 1990 : les clubs en plein air, la musique électronique et l’Italo disco, ce mouvement originel où les gens dansaient simplement partout. Puis la deuxième vague, dans les années 2000, avec les résidences de DJ et les toits fermés. Maintenant, UNVRS marque le début de la troisième vague. »

Entretien suivant : Pissenem prend une nouvelle page de papier quadrillé et dessine un long rectangle étroit. Cette fois, c’est le matelas gonflable sur lequel il dormait lorsqu’il s’est installé à Ibiza en 2008. Après une décennie d’afters à jouer au chat et à la souris avec la police, il a vendu la plupart de ses biens et quitté Barcelone avec son chien. Lorsque son ferry arrive sur l’île, son van est en panne, un ami doit l’aider à le pousser pour le faire descendre du bateau. Puis, à 33 ans, il emménage dans un appartement de 20 mètres carrés avec cinq colocataires et deux animaux. La plupart des matins, il se rend à pied sur le site de son premier beach bar dédié à la techno minimale, encore en chantier.

Parfait inconnu sur l’île, Pissenem repère alors une faille dans le marché. Ibiza est célèbre pour ses fêtes en plein air, mais, au milieu des années 2000, les réglementations sonores imposées après minuit ont repoussé les superclubs à l’intérieur. Pissenem imagine un beach club diurne, destiné aux ravers plus âgés, capables de s’offrir des lits VIP, comme aux jeunes touristes qui rêvent de danser dans le sable. Il trouve un emplacement à Playa d’en Bossa, loin de l’épicentre de l’île. Il baptise son établissement Ushuaïa, d’après la ville de Patagonie « au bout du monde », et y ajoute un ï, simple coquetterie marketing.

Ibiza est hostile aux nouveaux managers de clubs, et Ushuaïa n’est pas épargné. Les propriétaires lui coupent l’eau et l’électricité ; la concurrence multiplie les plaintes pour nuisance sonore auprès de la police. Après un an, ses investisseurs se retirent, et il passe l’hiver à dormir avec son chien sur son matelas gonflable, à même le sol du bar. L’été suivant, pourtant, son club s’impose sur le créneau du début de soirée. La techno minimale attire une clientèle d’étudiants intellos, et l’énergie des fêtes de plage séduit les garçons et les filles en maillot jusqu’à, semble-t-il, attirer le yacht de Roman Abramovitch. À la fin de sa deuxième année, Pissenem programme sa soirée de clôture le même jour que celle du Space, le mythique club d’afters. Quelque 14 000 personnes viennent danser dans son bar, soit trois fois la capacité de Space.

100 000 euros la table VIP

Les propriétaires de Pissenem, la famille Matutes, détiennent à l’époque aussi le Space ainsi qu’un hôtel familial voisin. Le bruit d’Ushuaïa s’invite jusque dans le buffet de l’hôtel, tandis que ses fêtes détournent les clients du Space. Les Matutes sont connus comme « les Kennedy d’Ibiza » et, au milieu des années 2010, on estime qu’ils possédaient un dixième de l’île. Selon une source proche de leurs affaires, cette part serait aujourd’hui encore plus importante. Outre leur empire hôtelier mondial, la famille a contribué à bâtir la première centrale électrique de l’île, son chantier naval le plus important, le principal réseau de ferries, sa plus grande entreprise de construction et sa première banque. Le patriarche, Abel Matutes, a fondé le groupe Fiesta Hotels et occupé le poste de ministre espagnol des Affaires étrangères : il aurait pu écraser sans problème le petit gars de la techno minimale sur la plage.

Là où d’autres patrons de clubs auraient peut-être lancé une cagnotte en ligne pour sauver leur établissement underground, Pissenem voit une occasion de sortir de l’underground. Il rencontre le fils de Matutes, Abel Matutes Prats, qui cherche à moderniser les hôtels familiaux et à investir davantage dans la musique électronique. Après quelques rendez-vous, Pissenem présente un PowerPoint décrivant un concept d’hôtel-beach club qui associe les capitaux et la connaissance du terrain de la famille au sens du marketing de Pissenem et à ses relations avec les DJ. En 2011, au lieu de le faire fermer, les Matutes le recrutent pour transformer leur hôtel familial en ce qu’il appelle un « parc d’attractions pour adultes ». À l’Ushuaïa Hotel, Pissenem et les Matutes construisent une scène digne d’un festival, dominant un public de 7 000 personnes et une piscine. Pissenem recrute son frère Romain, qui dirige à Paris un « théâtre électro » installé sur une péniche, pour mettre en scène les événements. Ils engagent des artistes grand public, les entourent de pyrotechnie industrielle et de 60 tables VIP. Des DJ vedettes comme Armin van Buuren, Dimitri Vegas & Like Mike ou Avicii rejoignent le premier superclub EDM à ciel ouvert, du grand spectacle. La piste de danse se remplit de jeunes qui connaissent les vidéos d’acrobates survolant Guetta suspendus à des ballons, tandis que les tables avec service de bouteilles sont réservées par des adultes en mesure d’assumer le minimum de dépense imposé en VIP.

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Le co-créateur d'Ushuaïa n'est autre que son frère, qui tenait avant une péniche sur la Seine à Paris.

Jesper D. Lund

Le résultat va modifier l’économie mondiale de la nuit. Pissenem monte une équipe chargée de repérer les yachts dans le port et les jets privés à l’aéroport, puis créé un système d’enchères interne dans lequel les clients surenchérissent les uns sur les autres pour le service de bouteilles. Las Vegas prend note, et le Strip se couvre bientôt de « beach clubs » et de temples de l’EDM dédiés au service de bouteilles. Bien entendu, chaque camp affirme avoir inspiré l’autre. Noah Tepperberg, cofondateur de Tao Group, assure ainsi : « Regardez le passeport de Yann : vous y verrez des tampons de Las Vegas datant d’un an avant l’ouverture d’Ushuaïa. » En 2013, certains casinos de Las Vegas gagnent davantage grâce aux DJ qu’avec leurs machines à sous, et ces nouveaux profits déclenchent une guerre des enchères. En 2005, par exemple, les DJ les mieux payés d’Ibiza facturent entre 30 000 et 50 000 euros la nuit. En 2015, ils peuvent demander 500 000 euros. En 2025, une table VIP et une bouteille de champagne pouvaient coûter 100 000 euros, tandis que certains DJ auraient réclamé des cachets à sept chiffres.

Lorsque le Space, le club rival de Pissenem, ferme en 2016, les Matutes le lui confient. Il le vide entièrement et reconstruit sous le nom de Hï. Il yinstallé un théâtre avec des loges VIP façon opéra italien, une deuxième piste de danse plus tamisée, et un « wild corner », un dancefloor aménagé dans des toilettes toutes identités de genre confondues. Romain s’occupe des visuels. De 2022 à 2025, DJ Mag sacre le Hï meilleur club du monde. La série prend fin cette année, lorsque le magazine place UNVRS en tête de son classement. Ushuaïa et Hï se font désormais face de part et d’autre de la rue, et Playa d’en Bossa est devenue le cœur du nouvel Ibiza.

Nombre d’établissements peinent à suivre. Ils doivent désormais affronter des méga-shows EDM soutenus par la famille la plus puissante de l’île et dirigés par un homme qui préfère le jiu-jitsu au sommeil. Les vieux routiers d’Ibiza dénoncent une gentrification de cinquième vague, tandis que les pistes de danse se trouvent morcelées par les espaces VIP et éclairées par les écrans de jeunes gens filmant du contenu. Allez à Ibiza ou à une soirée underground du Pikes Hotel, et vous trouverez des gens convaincus que Pissenem a sacrifié l’âme de l’île sur l’autel du service de bouteilles.

Lors d’un entretien, Pissenem a qualifié ces critiques de « haters mélancoliques ». Lorsque je lui demande des explications, il assure ne jamais regarder Instagram ni aucun commentaires. Il dit ne tenir compte que des critiques de ceux dont il écouterait aussi les conseils.

Pourtant, parmi les 35 personnes que j’ai interrogées pour cet article, aucune n’a voulu dire du mal de Pissenem. J’ai tenté de trouver un détracteur faisant autorité, mais personne n’a accepté de parler officiellement. Dans une ultime tentative, j’ai contacté Kabir Mulchandani, le milliardaire à la tête de FIVE Holdings, groupe basé à Dubaï qui possède aussi le Pacha. Pissenem « combat les cerises » pour attirer les clients d’Ibiza et les hôtes de ses hôtels ; il a même ouvert Ushuaïa Dubai pour affronter les clubs de Mulchandani aux Émirats arabes unis. Leurs guerres d’enchères pour recruter les DJ leur ont coûté, à chacun, des dizaines de millions d’euros, et je pensais que Mulchandani saisirait volontiers l’occasion d’attaquer Pissenem. Il a préféré inviter Pissenem à se joindre à notre appel Zoom.

Pour notre entretien, Mulchandani porte un tee-shirt Balenciaga faussement vintage, tandis que Pissenem est assis dans son G-Wagon. Je demande à Mulchandani pourquoi personne n’accepte de parler publiquement contre Pissenem. « Tout le monde a peur du roi », répond-il.

« Mais j’ajouterai ceci, poursuit Mulchandani : je ne pense pas que le logo d’OVNI ait réussi à faire aux cerises ce qu’il avait prévu au départ. »

« Les cerises restent l’icône la plus forte de l’île, en matière de signe graphique, reconnaît Pissenem. À mon grand regret. »

Lorsque je retourne à Ibiza en octobre, je suis Pissenem dans sa tournée des trois clubs. Avant minuit, nous arrivons à Ushuaïa, où des danseurs en costumes d’insectes métallisés ondulent devant 7 000 touristes et VIP. Après une conversation de trente minutes avec Romain, qui conçoit désormais aussi des spectacles tels que ceux des Jeux olympiques de Paris, il traverse la rue pour rejoindre Hï. Nous attendons la star sud-africaine Black Coffee, qui fait un hug à Pissenem en descendant d’un van Sprinter. Les agents de sécurité nous conduisent jusqu’à la cabine du DJ pendant que plusieurs milliers de téléphones se lèvent dans les airs ; le set de Black Coffee commence moins de vingt secondes plus tard.

À 5 h 45, Pissenem prend son G-Wagon pour se rendre à UNVRS. Il se gare sur sa place réservée, près de l’entrée principale, et son chef de la sécurité l’escorte à travers la cohue. Il avance vite, mais s’arrête pour saluer les tables VIP et leurs gardes. À vingt mètres au-dessus de nos têtes, une grille de structures métalliques pouvant supporter 221 tonnes d’écrans, de robots et d’acrobates, autant d’éléments que l’équipe de Romain installe chaque jour depuis zéro.

À 6 heures, le « premier hyperclub du monde » tourne à plein régime. Le DJ espagnol Paco Osuna mixe trois morceaux en même temps, tandis que 7 000 corps s'étirent en une longue colonne. La fête est organisée par la troupe immersive Elrow, et des acteurs déguisés en animaux de ferme psychédéliques dansent sur des échasses sous un déluge de 600 kilos de confettis. À la différence d’autres nuits vues à UNVRS, où des milliers de personnes levaient leur téléphone pour faire des reels, Osuna réussit à transformer l’immense salle en véritable dancefloor.

Pissenem se tient derrière le DJ et regarde une foule vingt-cinq fois plus nombreuse que les habitants de son village natal. Les gens transpirent depuis six heures, mais le club sent toujours le lobby d’un hôtel-boutique. En plus de la villa green room de UNVRS, de ses boxes VIP surélevés, de son salon VIP de style parisien où les clients doivent laisser leurs téléphones à l’extérieur, et de son restaurant de smash burgers éclairé comme une discothèque, qui sert du poulet frit au caviar à 80 euros, Pissenem a lui-même imaginé le parfum du club.

Je lève les yeux vers un écran LED de douze mètres, au-dessus de la scène. Il ressemble à un écran géant de stade ordinaire, mais il est fait dans un matériau transparent qui laisse voir ce qui se trouve derrière. Vers 8 heures du matin, une porte de type garage s’ouvre et l’écran se transforme en fenêtre aux dimensions d’une cathédrale, inondant la foule de la lumière du petit jour. Pissenem a eu cette idée en hommage aux teufeurs du petit matin des boulangeries et des stations-service des années 1990.

« Dans certains endroits du monde, si vous laissez entrer le soleil, les clubbers se rappellent qu’ils sont complètement défoncés à huit heures du matin, dit Pissenem. Mais à Ibiza, la lumière du jour n’a rien d’effrayant. Il y a cette liberté de se dire : “Rien à foutre. Je ne travaille pas demain, et tout le monde ici fait la même chose.” Vous mettez vos lunettes de soleil – ou pas – et vous n’avez pas besoin de vous cacher. »

Granulés nutritionnels sur mesure et pas une goutte d’alcool

Pour ma dernière visite dans son bureau, Pissenem en est au sixième mois de son rythme de sommeil de patron de club. Il a des poches sous les yeux et le visage gonflé par son entraînement pour les Championnats du monde professionnels de jiu-jitsu d’Abou Dhabi. Il y a finalement remporté une médaille d’argent dans la catégorie Masters 4, ceinture bleue, moins de 77 kilos. Il s’aide de ses mains pour s’extraire de son bureau, puis se dirige vers un placard situé au-dessus de sa bouilloire. Il l’ouvre pour me montrer une partie de son protocole santé. À l’intérieur sont alignés des flacons d’ashwagandha, de vitamines spécialisées, de glutathion et de plus d’une demi-douzaine de variétés de champignons alimentaires.

Je lui rapporte ce que David Guetta m’a dit lors de notre entretien : « Avant de rencontrer Yann, j’étais persuadé d’être la personne qui travaille le plus dur sur cette planète. Puis j’ai compris que je n’étais que la deuxième : ce type est un putain de malade. Parfois, j’ai peur pour lui, il ne dort que trois ou quatre heures par jour, six mois par an. »

« Le plus incroyable, c’est que j’aime vraiment dormir, répond Pissenem. Le manque de sommeil est ce qu’il y a de pire pour le corps : il génère beaucoup de cortisol, beaucoup de stress. Mais je trouve ma force quelque part. »

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Dans le monde de Yann Pissenem, les DJ sont des stars à part entière. Ici, il accueille le DJ Andrea Oliva.

Jesper D. Lund

Il sort un flacon de granulés nutritionnels sur mesure, conçus par le médecin suisse qui lui nettoie le plasma deux fois par an. Ce médecin a expliqué à Pissenem qu’il présentait une particularité génétique qui ferait fonctionner son cerveau à une vitesse plus élevée ; il lui prépare des compléments à partir d’analyses sanguines et de tests épigénétiques. Pissenem organise ses repas autour de ces granulés, auxquels il ajoute des shakes de créatine spécifiques pour ses entraînements, même si je l’ai vu, une fois, commander une assiette de fruits à UNVRS.

Je lui dis qu’il me rappelle ces PDG de la Silicon Valley qui interdisent les iPhone à leurs enfants ou ces patrons de casinos de Las Vegas qui ne jouent jamais. « Exactement », répond-il.

Près de la bouilloire, je remarque un objet de décoration qui m’avait échappé lors de nos premiers entretiens. C’est un livre consacré à Avicii, le nom de scène du très populaire DJ suédois Tim Bergling, qui s’est suicidé en 2018 à l’âge de 28 ans. Il a assuré un show hebdomadaire à Ushuaïa pendant cinq ans, et Pissenem était présent lors de sa dernière date, en août 2016. « Tim était un génie, lâche-t-il. Je l’aimais beaucoup. Parfois, on souffre de ne pas être compris, parce que notre cerveau va trop vite. »

« Les gens essaient de se servir de vous, poursuit-il. Ils savent qu’il y a beaucoup de bonnes choses à prendre chez vous. Ils savent que vous produisez beaucoup. Mais ça vous épuise, vous voyez ? Vous avez beaucoup à donner parce que vous êtes une bonne personne et que vous produisez beaucoup. Vous créez beaucoup. Vous voulez beaucoup donner. Vous avez beaucoup d’énergie, mais les gens négatifs, les mauvaises personnes, aspirent cette énergie. Et qu’on soit DJ, promoteur ou peintre, on a cette part artistique que les gens veulent absorber et dont ils veulent tirer profit. Il faut apprendre à bien gérer sa vie et son cerveau pour survivre. »