Au printemps dernier, Sotheby’s organisait une soirée de présentation dans son siège new-yorkais du Breuer Building. On y exposait les objets design issus de la collection de Jean et Terry de Gunzburg, qui allait bientôt être vendue aux enchères. Pour l’occasion, la maison avait prévu un trio à cordes, un bar à huîtres et, détail exquis, des serviettes en papier qui reproduisaient les feuilles d’arbre des Lalanne. Au milieu de ce dédale de salles, la pièce de résistance était une série de miroirs en bronze réalisés par l’artiste française Claude Lalanne. Placées dans tous les angles de la pièce éclairée à la bougie, les glaces scintillaient de tout leur éclat au sein de l’architecture brutaliste de Marcel Breuer. Ce n’est qu’en s’approchant qu’on découvrait l’incroyable fantaisie de ces objets aux formes végétales et animales, avec leurs chandeliers intégrés.
Cette série avait été conçue à l’origine pour la maison parisienne d’Yves Saint Laurent. En 2009, les Gunzburg l’avaient acquise pour plus de 2 millions de dollars au cours de la célèbre vente Yves Saint Laurent–Pierre Bergé organisée chez Christie’s. Des enchères, dont se souvient le décorateur Jacques Grange, qui était assis à côté de son amie (et néanmoins cliente) Terry de Gunzburg. Chaque fois qu’elle hésitait, il lui répétait : « Vas-y, vas-y, ne t’arrête pas. » Seul hic : les miroirs n’auront jamais été installés. Leurs dimensions hors normes et leur conception ad hoc nécessitent un lieu très spécifique. Quinze ans plus tard, retour à la case enchères, où l’on estime qu’ils pourraient cette fois-ci trouver acquéreur pour 15 millions de dollars.
Quand je quitte l’exposition, dans l’ascenseur, une femme se demande à voix haute s’il est possible de n’acheter qu’un élément de l’ensemble. Goguenard, un autre visiteur lui répond : « Tout est possible, si on met le prix. » En réalité, ils se trompent tous les deux, et le simple fait de se poser la question démontre qu’ils n’ont aucune chance d’acheter l’œuvre. Le lendemain, la salle des ventes est en pleine ébullition. S’y presse le gratin de la Grosse Pomme : conseillers de chez Sotheby’s, art advisors, galeristes de renom et figures majeures du marché de l’art. Personne ne veut rater cette vente qui s’annonce historique.
Les enchères montent doucement mais sûrement. Au téléphone avec leurs clients, les spécialistes ne cessent de lever leur petit panneau. Finalement, l’ensemble est adjugé 33,5 millions de dollars – record absolu pour une œuvre des Lalanne, mais aussi pour un objet de design en général. « Il y a aujourd’hui une véritable fièvre autour des Lalanne. C’est devenu le symbole ultime de richesse et de goût », analyse Jodi Pollack, à la tête du design du XXe siècle chez Sotheby’s. Dans le langage poétique de Jacques Grange, ça donne : « Lalanne, Lalanne, Lalanne ! C’est poétique, c’est intéressant, c’est unique. En Asie, en Amérique, tout le monde veut du Lalanne. »
La fièvre atteint également la maison d’enchères rivale, Christie’s. Au printemps, Pomme de Ben, une pomme en bronze surmontée d’un singe, s’y arrache 7,5 millions d’euros, contre 5,2 millions cinq ans plus tôt. En décembre, l’iconique bar en forme d’hippopotame créé par François-Xavier Lalanne en 1976 atteint 31,4 millions de dollars chez Sotheby’s.
Comme souvent dans le marché de l’art, les acquéreurs tiennent farouchement à leur anonymat, ce qui n’empêche pas la rumeur de circuler : on dit que l’acheteur de l’hippopotame ne serait autre que Jeff Bezos. « Je ne peux ni confirmer ni infirmer », évacue Jodi Pollack, arborant un sourire qui laisse néanmoins supposer que la vox populi fait fausse route.
Les Lalanne s’invitent partout, jusqu’au Met Gala, où Hailey Bieber s’est présentée dans une robe Saint Laurent inspirée d’une création haute couture des archives, conçue par le maître en collaboration avec Claude Lalanne pour la collection automne-hiver 1969. Les Lalanne, comme on a coutume d’appeler l’œuvre du couple, n’ont plus besoin d’être collectionnés par les stars pour exister. Leur patte est reconnaissable au premier coup d’œil : silhouettes animales ou végétales en matières nobles comme le bronze ou le laiton, sculptures à mi-chemin entre l’art et le mobilier, le tout saupoudré d’une pincée de féérie – bureau-rhinocéros, lit-oiseau, ou fourchette en feuille de ginkgo. Leur bestiaire a séduit l’élite dès les années 1960 : Yves Saint Laurent bien sûr, mais aussi les Rothschild, qui ont mis les Lalanne en valeur lors de leur célèbre Bal surréaliste de 1972. Parmi leurs autres admirateurs célèbres, on peut citer les Agnelli, les Noailles, Gunter Sachs, les Schlumberger, Karl Lagerfeld, Valentino Garavani ou encore Serge Gainsbourg.
Mais voilà vingt ans environ que le charme des Lalanne a conquis une nouvelle génération de collectionneurs américains, parmi lesquels le styliste Reed Krakoff, la cofondatrice de Moda Operandi Lauren Santo Domingo ou encore Dasha Zhukova. À présent que les Lalanne sont devenus une valeur sûre pour les maisons d’enchères, la question de leur classification se pose : faut-il considérer leur œuvre comme du design ou comme de l’art à part entière ? D’aucuns pourraient voir dans ce phénomène une forme de « birkinisation » : tout comme les sacs Hermès, autrefois considérés comme des marqueurs de goût, ceux-ci sont désormais convoités par tous ceux qui sont assez riches pour les acheter.
Comme le résume Caroline Hamisky Lalanne, la fille aînée de Claude : « Aujourd’hui, on voit des gens inconnus au bataillon, mais très riches, qui veulent leur Lalanne. »
À une époque où les femmes artistes restaient souvent dans l’ombre des hommes, Claude Lalanne s’est imposée comme une créatrice de plein droit
François-Xavier Lalanne est né en 1927. Dans l’après-guerre, il est gardien au Louvre, dans les ailes égyptiennes et assyriennes. Mais pour celui qui se considère déjà comme un artiste, ce n’est qu’un gagne-pain, qui lui permet de continuer à créer dans son atelier du quartier de Montparnasse, voisin de celui de Brancusi. Dans les années 1950, François-Xavier trouve un emploi dans un cabinet d’architecture. L’un de ses collègues n’est autre que le mari de Claude Lalanne, dont il tombe amoureux dès 1952, avant leur mariage en 1967. Ensemble, ils élèvent les trois filles de Claude ainsi qu’une fille issue d’une précédente union de François-Xavier.
La famille s’installe en Seine-et-Marne, dans le village d’Ury, non loin de la forêt de Fontainebleau. Peu à peu, la ferme qu’ils ont achetée s’étend et se transforme en un véritable domaine. Ils y installent leurs ateliers respectifs et plantent un vaste jardin d’art. Leurs sculptures prennent leurs aises, à l’intérieur comme à l’extérieur : un cerf en bronze sert d’assise près de la cheminée quand d’immenses fleurs de lys sculptées embellissent le jardin. Le couple ne renie pas pour autant les objets plus triviaux, comme ce porte-essuie-tout façonné en bronze. Claude travaille essentiellement à partir du règne végétal : recouvrant des feuilles, des branches ou d’autres éléments naturels de cuivre ou de bronze, elle les plonge ensuite dans un bain d’électrolyse. La matière organique disparaît alors pour laisser place à sa peau de métal. Chaque élément est obtenu séparément avant d’être assemblé minutieusement, comme pour les célèbres miroirs créés pour Yves Saint Laurent.
François-Xavier, lui, est maître dans l’art de la soudure, mais il travaille aussi à partir de moulages en argile ou en plâtre avant de fondre ses grandes sculptures. Son univers, plus massif, s’inspire du règne animal. « Ils travaillaient toute la journée, avec les assistants qui arrivaient le matin et parfois leurs sessions se prolongeaient jusque tard dans la nuit après un dîner à Paris. Ils ne s’arrêtaient jamais », se souvient leur fille Caroline. L’un des aspects les plus remarquables de leur histoire tient au rôle de Claude. À une époque où les femmes artistes restaient souvent dans l’ombre des hommes, et encore plus quand elles étaient femmes d’artistes, Claude Lalanne s’est imposée comme une créatrice de plein droit.
« François-Xavier n’a jamais souhaité la cacher ni la mettre à l’écart. Bien au contraire, c’est lui qui a eu l’idée de réunir leurs œuvres sous la signature Les Lalanne », glisse le commissaire d’exposition Paul B. Franklin.
Pour Claude, il n'a jamais été question d’abandonner la création parce qu’elle s’était mariée ou qu’elle avait eu des enfants. « Elle ne voulait pas que sa qualité de mère ou d’épouse soit une entrave à sa carrière, elle pensait que tout pouvait coexister. Cela ne signifie pas pour autant que ça ait été facile », ajoute Franklin. Une analyse partagée par Terry de Gunzburg : « Peut-être que Claude souffrait davantage de ne pas être reconnue comme une artiste majeure. François-Xavier prenait davantage de recul. Ils travaillaient sans relâche ; rien ne leur est tombé tout cuit dans la bouche. » Au fil du temps, l’ambition de Claude ne cesse de croître. Après avoir créé des bijoux, des couverts ou de petits objets décoratifs, elle se lance dans les années 1960 dans des moulages grandeur nature de personnes de son entourage. Sa propre fille Caroline posera notamment pour elle alors qu’elle est enceinte. Au-delà de l’anticonformisme de leur famille, les Lalanne sont également à contre-courant des grandes tendances artistiques de leur époque. Dans une scène contemporaine dominée par l’abstraction, ils revendiquent une filiation surréaliste. Leur compagnonnage avec la mode n’est pas spécialement bien vu par les artistes. C’est dans les années 1960, tandis qu’ils conçoivent les vitrines pour la maison Dior à Paris, qu’ils font la rencontre d’Yves Saint Laurent.
Olivier Bialobos, directeur de la communication et de l’image de Dior, se souvient de Claude : « C’était une femme moderne, très drôle. Elle aimait séduire son monde, se maquiller, sortir dîner... Un personnage haut en couleur, vraiment. » Autre souvenir : Claude, à qui un médecin avait conseillé d’arrêter le tabac, avait accepté de mauvaise grâce. Elle avait arrêté de fumer… mais uniquement à l’intérieur.
À Ury, le couple mène une vie simple et joyeuse. « Comme tous les couples, ils avaient leurs petits différends, mais l’idée même qu’ils puissent se disputer me faisait rire », se souvient Jane Holzer. François-Xavier a un naturel discret, même si sous ses manières douces perce une certaine bonhomie, Claude est plus franche, plus bavarde, et plus épicurienne aussi. « Ils ne jouaient pas un rôle. Ils travaillaient toute la journée et aimaient la bonne chère », résume Holzer.
C’est un point commun des témoignages recueillis : tous conservent un souvenir ému de la table des Lalanne : on y déguste les fraises des bois chéries par Claude, des fromages de choix, des saucissons exquis, et surtout d’excellents vins.
« Claude avait une descente extraordinaire, se souvient Jane Holzer, amusée. Une fois, nous avons commencé par la vodka, avant de boire plusieurs bouteilles d’un grand cru. Elle n’était même pas saoule et pourtant, elle avait déjà 92 ans ! » Des souvenirs confirmés par Peter Marino : « Ils étaient volubiles, drôles, très à l’aise en société et trouvaient parfaitement normal de boire deux bouteilles de vin. Moi, au bout d’un moment, je rentrais chez moi à quatre pattes. »
Ces visites à la campagne leur permettent de vendre leurs œuvres, quand ils ne les offrent pas tout simplement. « J’allais chez eux, je tombais en extase devant une œuvre et je demandais poliment si je pouvais l’acheter. J’étais très polie. C’était peut-être mon problème », plaisante Jane Holzer, qui reviendra ainsi d’Ury avec un célèbre mouton. Les plus chanceux repartaient parfois avec des œuvres personnalisées. Claude avait ainsi créé une série intitulée Pomme Bouche, une sculpture de pomme sur laquelle était moulée la bouche d’un modèle. Reed Krakoff et son épouse Delphine en ont reçu une. Peter Marino aussi, même si le moulage a été beaucoup plus compliqué. « Elle a couvert mes lèvres de vaseline puis de cire chaude. Au bout d’un moment, elle m’a dit : "Je n’ai jamais fait cela avec quelqu’un qui porte une barbe." » Deux heures de bain de vapeur seront nécessaires pour retirer la cire. « J’en ai gardé dans ma moustache pendant trois semaines », raconte-t-il. Il a beau penser que c’est le moins réussi de la série, l’œuvre trône toujours sur la table de sa salle à manger. « Leur fonctionnement était totalement inédit, ils vendaient directement aux grandes familles de la haute société. C’était totalement en dehors des codes », explique Terry de Gunzburg.
Les premiers collectionneurs qui se pressent chez les Lalanne se recrutent parmi l’élite la plus cultivée. Le goût, ce sont eux qui le font. Alors, qu’importe si certains critiques assimilent leurs créations à des bibelots pour riches désœuvrés, du moment qu’ils peuvent compter sur la fidélité du happy few.
« Cela a contribué à légitimer leur travail à une époque où leurs œuvres, au carrefour de la sculpture et du design, pouvaient encore paraître incongrues. Mieux encore, cela a créé un effet d’entraînement : voir ces pièces dans des collections aussi exigeantes suscitait naturellement la curiosité chez les autres collectionneurs », analyse Florent Jeanniard, président du département design chez Sotheby’s à Paris.
D’autant que, parmi les soutiens du couple, se trouvent des huiles du monde de l’art. À Paris, ils sont représentés par le galeriste Alexander Iolas, également proche de René Magritte, Max Ernst ou Andy Warhol. C’est lui qui organise leur première exposition américaine à l’Art Institute of Chicago en 1967. En 1976, la Whitechapel Gallery de Londres les fait connaître du public britannique grâce à une exposition intitulée « Domesticated Beasts & Other Creatures ». À New York, l’architecte Peter Marino commence à collectionner leurs œuvres. Dès le milieu des années 1980, il se rend acquéreur d’une série de fauteuils-alligators pour 45 000 dollars. « C’était moins cher qu’aujourd’hui, mais cela n’a jamais été pas cher », souligne-t-il. Selon lui, le secret du succès des Lalanne s’explique par la facilité avec laquelle leur art s’intègre dans la vie quotidienne des gens. « Les fauteuils-alligators, c’est quand même un peu plus facile à vivre qu’un urinoir de Duchamp. La preuve : je n’ai pas d’urinoir dans mon salon, mais j’ai des fauteuils-alligators. » Il ajoute avec humour : « On me connaît comme celui qui les a fait connaître du public américain, mais aussi comme leur plus grand collectionneur. »
Dans sa propriété de Southampton, Marino possède une cinquantaine d’œuvres des Lalanne : trente-cinq à l’intérieur et vingt à l’extérieur, allant de l’argenterie de table jusqu’à une immense fontaine-grenouille entourée de nénuphars. À l’époque, se souvient-il, les artistes ne se souciaient pas toujours des détails pratiques : une fontaine arrive à New York avec des pompes à eau au voltage européen, manquant de faire disjoncter son compteur.
Lorsqu’on lui demande son œuvre préférée, l’architecte hésite longuement, avant de nous montrer un banc en bronze fait à partir d’hortensias – une œuvre que Claude a créée spécialement pour lui, en s’inspirant de son jardin. Lorsque la santé de Claude décline, ils s’appellent chaque dimanche. « Nous parlions de tout et de rien », souffle-t-il, ému. Sa dernière commande était un escalier conçu pour le Cheval Blanc à Paris. François-Xavier meurt dans leur maison d’Ury en 2008. Claude s’éteint à Fontainebleau en 2019. Au décès de l’artiste, les relations entre leurs filles se crispent. Le fait que plusieurs collections de la famille fassent l’objet de ventes aux enchères séparées en dit long. Dorothée Lalanne confie certaines pièces à Sotheby’s en 2021 et 2022 puis à Christie’s en 2024, tandis que Marie Lalanne collabore avec Christie’s dès 2022. Se retrouver avec un fonds aussi prestigieux soulève immanquablement de nombreuses questions : faut-il privilégier la conservation des œuvres en un même endroit ? Ou au contraire, faire connaître l’œuvre à plus grand nombre, au risque de la dénaturer, comme l’a fait la succession Keith Haring ? Jane Holzer : « Tant que leurs parents étaient vivants, les relations étaient beaucoup plus simples. Vous savez ce que l’argent fait aux familles. »
Un verdict que l’on ne conteste pas du côté de la famille : « L’argent ne fait pas le bonheur », tranche Julie Hamisky, petite-fille de Claude devenue elle-même une sculptrice spécialiste du bronze. « Sa mort a choqué tout le monde et semé la discorde dans les relations familiales. »
« Giacometti, c’est pour la ville. Lalanne, c’est pour la campagne. »
À partir de leurs débuts dans les années 1960 et jusqu’à la fin des années 1990, les Lalanne sont appréciés et collectionnés par un cercle restreint, bien que très influent. C’est à partir du milieu des années 2000 que leur clientèle devient bien plus vaste et cosmopolite. Deux événements new-yorkais jouent un rôle clé dans ce virage international. Tout d’abord, une exposition sur Park Avenue qui verra leurs œuvres exhibées sur la chaussée au milieu des gratte-ciel. Ensuite vient « Sheep Station », une installation de moutons en ciment dans une station-service du quartier de Chelsea, qui contribuera à faire connaître leur bestiaire outre-Atlantique. Mais le véritable décollage a lieu en 2009, grâce à la vente Yves Saint Laurent–Pierre Bergé qui propulsera leur gloire – et leur cote – vers de nouveaux sommets.
Historiquement, les animaux monumentaux de François-Xavier étaient plus recherchés que les plantes de Claude. Mais la vente record des miroirs a fini par égaliser la cote des deux époux. Aujourd’hui, la flambée des prix alimente une nouvelle forme de distinction sociale parmi l’élite de l’élite. Ainsi, il est de bon ton de rappeler que l’on a acheté bien avant le boom actuel, manière discrète de rappeler qu’on n’est pas un suiveur, ni un pigeon. Dasha Zhukova possède ainsi depuis environ dix-sept ans le célèbre Grand Chat polymorphe de 1968, une sculpture fantastique dont les flancs s’ouvrent comme des ailes. « Je l’utilise comme bar, raconte-t-elle. Tout le monde est émerveillé en le voyant. C’est une œuvre à la fois sensorielle et intellectuelle. Pour les collectionneurs d’aujourd’hui, ça n’a plus vraiment de sens de séparer l’art et le design. Les Lalanne sont exactement au carrefour des deux. »
Lauren Santo Domingo, quant à elle, possède un hippopotame-bar. En préambule, elle tient à préciser : « Nous ne faisons pas partie de ceux qui ont payé des sommes folles récemment. Notre hippopotame fait partie de la famille depuis très longtemps. » La légende familiale veut que ses beaux-parents l’aient acheté après un déjeuner bien arrosé dans la propriété des Lalanne. « Ils ont bu beaucoup de vin blanc. À la fin du repas, la coutume était d’acheter quelque chose. Cette fois-là, ils ont acheté un hippopotame grandeur nature. » Aujourd’hui encore, l’animal apparaît sur les photos de Noël de la famille, tout comme les moutons Lalanne qu’elle a disposés dans son jardin.
Les moutons, qu’ils soient en ciment pour l’extérieur ou recouverts de laine pour l’intérieur, sont probablement les créations les plus iconiques du couple. Leur valeur a explosé. Il y a vingt ans, on pouvait acheter un mouton environ 250 000 dollars. Lors de la vente de la collection Gunzburg, un couple d’ovins s’est arraché à 2,5 millions de dollars. Gunter Sachs aimait en avoir tout un troupeau dans son salon du Palace Hotel de Saint-Moritz. Aujourd’hui encore, de nombreuses boutiques de Madison Avenue exposent des sculptures plus ou moins inspirées de ces moutons. Pendant des années, le restaurant Michael’s à Manhattan en possédait un dans son bar. Il n’est jamais revenu d’une fermeture pour travaux. Les moutons sont devenus des objets iconiques, immédiatement reconnaissables, comme le bracelet Cartier Love, ou encore comme le miroir Ultrafragola d’Ettore Sottsass, qui a été tant copié qu’il devient parfois presque honteux d’avouer qu’on a acheté l’original. Sans compter qu’il existe le risque d’acheter le mauvais Lalanne. Comme nous le confie une collectionneuse, un ami lui avait un jour lancé : « Giacometti, c’est pour la ville. Lalanne, c’est pour la campagne. »
D’autres critiques se montrent plus sévères. Un art advisor affirme sans ambages que certaines œuvres des Lalanne n’ont « aucun contenu conceptuel ». « Ce sont simplement des fantaisies décoratives qui rendent bien dans une pièce. » Y compris parmi les admirateurs du couple, certains reconnaissent leurs limites. « Beaucoup d’œuvres ne sont pas extraordinaires, et certaines sont franchement kitsch », admet un collectionneur de longue date. Avant de lâcher dans un soupir : « C’est dommage de voir tous ces milliardaires acheter du Lalanne juste parce qu’il faut acheter du Lalanne. »
Peut-être que la frénésie qui s’empare de l’œuvre des Lalanne nous dit quelque chose de notre époque. Dans un monde incertain, les collectionneurs se réfugient vers des valeurs sûres, des œuvres solides, tant sur le plan symbolique que matériel. Le bronze comme remède aux épreuves du temps. Cela dit, la fièvre des Lalanne alimente désormais d’autres types de spéculation. Les gens se demandent qui sera la prochaine révélation du marché, résume Jodi Pollack. « Tout le monde cherche à identifier le prochain Lalanne. » Jane Holzer se souvient parfaitement des ambitions du couple : « Leur rêve était d’être reconnus non comme des créateurs de meubles, mais comme de véritables artistes. Ils m’en parlaient constamment. »
Pour l’heure, ce vœu semble exaucé. Les Lalanne ont conquis à la fois le marché et le monde de l’art. Mais Jane Holzer tient malgré tout à avertir les futurs propriétaires de moutons laineux, de fauteuils-alligators, de bars hippopotames et de toutes les autres créatures fantasques imaginées par François-Xavier et Claude :
« Que cela vous plaise ou non, les gens finiront par s'asseoir dessus. »

