L’imposante machine s’est arrêtée de biais dans l’herbe, sur le bas-côté, au milieu des sapins et des plants de myrtilles. Autour d’elle, placides, les vaches lèvent à peine la tête pour jeter un œil à cette étrange intruse. « On dirait une baleine ! » s’exclame un enfant, sac à dos sur les épaules, devant l’énorme silhouette automobile qui scintille au soleil, avant de demander s’il peut monter à bord. Entièrement noire, son capot brillant arrondi pareil à une vague, la voiture (on les appelle simplement ainsi, avec un coquet sens de l’understatement), évoque en effet un cétacé majestueux, presque une créature fantastique. Et elle est tout aussi rare et précieuse : cette Bentley construite en 1931 pour un jeune lord écossais vaut aujourd’hui une somme à six chiffres.
Sa pilote, Katarina Kyvalova, la tête plongée sous le capot ouvert, caresse presque le moteur comme pour le convaincre de repartir. « Ça arrive, de tomber en panne ! » lance-t-elle gaiement, indifférente à la chaleur de fournaise qui se dégage de la carrosserie. « Mais on passera quand même la ligne d’arrivée, comme à chaque fois ! »
Nous voici embarqués dans une course automobile qui ne ressemble à aucune autre. Habituée à la conduite exigeante des modèles pre-war, ces voitures d’avant-guerre tout droit sorties de Downton Abbey, la Slovaque Katarina Kyvalova forme avec sa copilote italienne Marta Carello l’un des 22 équipages engagés. Tous rivalisent d’énergie et d’élégance, foulards au vent et sacs de voyage frappés du fameux monogramme, au volant de voitures anciennes presque uniques au monde. Partie de Venise, la Louis Vuitton Dolomites Classic Run 2026 serpente à travers les Dolomites avant de gagner Monza, où cette caravane luxueuse et rugissante achèvera son périple par un tour d’honneur sur le circuit du Grand Prix. Une manière idéale de passer de la route à la piste, sur un tracé qui, on le sait désormais, célébrera Kimi Antonelli et l’Italie.
Même la Lancia Aurelia du Fanfaron est là, mais la nostalgie n’a pas vraiment droit de cité durant ce périple d’esthètes
Nous suivons la flotte avec les mêmes yeux écarquillés que ceux qui la regardent passer et lui adressent spontanément de grands signes de la main, comme devant une version adulte (et nettement plus luxueuse) d’un manège d’autrefois. Difficile de contenir notre émerveillement quasi enfantin et cette furieuse envie de sauter à bord, mais notre timidité de parfaits béotiens nous aide à y parvenir. Nous nous faufilons entre les équipes techniques chargées du ravitaillement, au biocarburant, apprend-on ; même les bidons, comme à peu près tout autour de nous, affichent un chic irréprochable. Nous tâchons tant bien que mal de masquer notre ignorance : nous sommes partis sans savoir exactement ce qu’était une course « de régularité ». Ici, la vitesse ne fait pas la victoire : c’est l’équipage qui respecte le plus précisément les temps, horaires et parcours imposés qui l’emporte.
L’esthétique compte toutefois presque autant. Ou plutôt, comme nous l’apprenons, l’« Elegance in Motion ». « Si une GoPro est visible sur une voiture des années 1980, ça ne va pas », m’explique très sérieusement Massimo Delbò, l’un des juges, historien et grand spécialiste des voitures classiques, tout en scrutant les bolides qui avalent les virages dans un grondement de tonnerre. « Une voiture ancienne n’est pas belle en soi : elle doit être en harmonie avec le territoire qu’elle traverse, faire corps avec le paysage. »
La quête du beau et le goût de l’émerveillement sont les fils rouges de tout le voyage, qui fait revivre l’esprit des grandes courses d’autrefois autant que cet Art of Travel devenu l’une des signatures de Louis Vuitton. Chaque étape en offre une nouvelle déclinaison : le départ sur la Brenta, depuis la Villa Pisani, quintessence de la demeure vénitienne ; un dîner au palais des Doges ; puis des détours plus inattendus, comme la maison natale de Canova et son Musée Gypsothèque, véritable parenthèse enchantée.
Contre toute attente, la nostalgie n’a pas vraiment droit de cité durant ce périple d’esthètes. Certes, on a un peu regretté de ne pas avoir emporté de voilette ou de foulard façon Grace Kelly à laisser flotter au vent, selon la voiture et l’époque choisies pour le voyage : il y a même une Lancia Aurelia, le modèle conduit par Vittorio Gassman dans Le Fanfaron de Dino Risi en 1962. Mais la course n’a rien d’une visite de musée poussiéreux, c’est une folle équipée géographique et culturelle : ses participants sont chics et audacieux, son itinéraire presque futuriste dans sa manière de mêler exploration, aventure et génie pratique. Car, faut-il le rappeler, Vuitton a inventé des bagages adaptés à un nouveau types d’itinérance et ce faisant donné naissance au voyage moderne : des malles enfin plates, afin de pouvoir les empiler dans les trains, les paquebots ou les coffres de voiture, ou au contraire des bagages ronds, comme le désormais légendaire sac Chauffeur, conçu pour se loger à l’intérieur de la roue de secours.
Ces bagages, véritables objets de culte, sont en effet la trace concrète d’une révolution des usages. Explorateurs, scientifiques et artistes commandaient des malles pensées pour leurs expéditions : bibliothèques itinérantes, équipements destinés aux missions de recherches, autant de mondes portatifs où ingéniosité, élégance et sens pratique comptaient à parts égales. En somme, sans ces malles, les ladies de ce monde auraient peut-être été un peu moins heureuses, mais les chutes Victoria, le Sahara et les tortues des Galápagos nous seraient probablement encore inconnus.
Et pour prouver que nous n’exagérons pas, nous avons rencontré un couple admiré de tous. Ginny et David Sydorick sont venus avec une rarissime Ferrari de 1956 : la 250 GT Berlinetta Zagato. Cherchez-la sur Google : c’est une voiture de cinéma, bicolore, au toit bombé (le fameux double bubble) imaginé pour offrir davantage d’espace à la tête des passagers, mais toujours avec élégance. À 80 ans, ces passionnés sont toujours sur la piste : mari et femme font figure de pionniers dans ce type de courses. « Oui, oui, c’est vrai, nous sommes allés en voiture jusqu’à la place Tian’anmen », raconte tranquillement Ginny, parfaitement maquillée et coiffée au sortir des lacets infernaux des Dolomites, comme si elle venait de prendre le thé entre amies chez Bergdorf Goodman.
Les Sydorick ont participé à plusieurs Louis Vuitton Classic Run, une tradition qui remonte à 1993. Les itinéraires relèvent toujours du défi, comme celui qui conduisit l’honorable couple jusqu’à Pékin en 1998, à une époque où la Chine était bien moins ouverte et accessible. « Il n’y avait pas d’hôtels sur la route et nous dormions sous des tentes », signées LV, évidemment. Ils traversaient alors des rizières sans fin et des montagnes reculées sous les regards sidérés de villages entiers venus assister au spectacle.
Six cents kilomètres plus tard, au Castello Sforzesco de Milan, le couple reçoit à juste titre le prix spécial du jury pour son « engagement au long cours ». Katarina et sa Bentley remportent, presque naturellement, le prix de l’Élégance, tandis que les grands vainqueurs de la Louis Vuitton Dolomites Classic Run 2026 sont Gianandrea Redaelli et son copilote Nicholas Sullivan, au volant d’une Aston Martin de 1939 que n’aurait pas reniée Cruella d’Enfer.
Le trophée remis aux vainqueurs est réalisé par les maîtres verriers de Venini, à Murano, d’après un dessin de la designer Sabine Marcelis. Mais son écrin attire presque autant les regards : un Louis Vuitton Trophy Trunk entièrement réalisé sur mesure dans les ateliers historiques d’Asnières-sur-Seine, un lieu mythique pour les passionnés de la maison.
Tous les regards convergent vers le fameux coffre. Si nous étions dans un film des années 1930, il pourrait très bien, à cet instant précis, disparaître mystérieusement de la scène dans l’obscurité du château. On imagine volontiers toutes les voitures prêtes à repartir dans un crissement de pneus pour se lancer à sa recherche. La quête du beau, encore et toujours.






