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Esclavage en Tunisie

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L'esclavage en Tunisie est un phénomène particulier de la traite orientale.

La Tunisie se trouve dans une situation semblable à celle de l'Algérie quant à sa position géographique qui la maintient à l'écart des grands courants transsahariens. Elle reçoit cependant des caravanes du Fezzan et de Ghadamès dont l'apport au XVIIIe siècle consiste uniquement, d'après des observateurs de l'époque, en poudre d'or et en esclaves. Ces derniers, au début du siècle suivant, arrivent à un rythme annuel oscillant entre 500 et 1 200 dont une partie est réexpédiée vers les ports du Levant.

Il est aboli le par Ahmed Ier Bey, faisant de la Tunisie l'un des premiers États au monde à abolir l'esclavage, avant les États-Unis (1865) et la France dans ses colonies (1848). Cette abolition repose sur une double légitimation religieuse : une fatwa du mufti malikite Sidi Brahim Riahi et l'assentiment du mufti hanafite Mohamed Bayram IV, conférant à ce décret une autorité sans précédent dans le monde arabo-musulman[1]. L'esclavage est ensuite définitivement interdit par la France en 1890, après l'instauration du protectorat français de Tunisie.

L'esclavage fait partie intégrante de l'histoire de la Tunisie depuis l'Antiquité. En effet, le modèle économique de l'empire carthaginois est basé en grande partie dessus au niveau sociétal et économique[2].

Routes de la traite orientale au Moyen Âge.

Les esclaves de Tunisie proviennent de deux zones principales d'approvisionnement : l'Europe et une large zone allant de l'Afrique de l'Ouest au lac Tchad. Les royaumes de Bornou et la région du Fezzan fournissent l'essentiel des détachements. La plupart des groupes sont réduits en esclavage à la suite de guerres locales entre les tribus rivales ou aux opérations d'enlèvements. Les routes caravanières aboutissant à Tunis proviennent de plusieurs centres sahariens. En plus de Ghadamès ou Tripoli qui relient la régence à la Tripolitaine puis au Fezzan, puis à Zawila, à Mourzouq et enfin au royaume de Bornou. Tombouctou est aussi en liaison régulière avec la régence par la route caravanière qui passe par le Mzab, le Jérid et qui met le pays en contact avec les groupes et ethnies africaines d'une large zone touchant le pays Bambara, la ville de Djenné et plusieurs régions du centre-ouest africain. Les noms des esclaves ou affranchis relevés dans les documents d'archives confirment cette origine multiple et diversifiée : à côté des noms fréquents comme « Burnaoui », « Ghdamsi » et « Ouargli », on rencontre des noms indiquant une origine d'autres centres de l'Afrique de l'Ouest comme « Jennaoui » ou « Tombouctaoui »[3].

Les esclaves européens sont pour leur part capturés au cours de razzias sur les côtes des pays européens, principalement l'Italie, la France, l'Espagne et le Portugal, ou lors de la capture de navires européens. Les hommes sont utilisés pour divers travaux (galères, chiourmes, travaux publics, etc.) alors que les femmes sont utilisées comme domestiques ou dans les harems. Contrairement aux hommes, il est très rare qu'une femme fasse l'objet d'un rachat car les femmes sont souvent converties à l'islam.

Appellation

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Pour désigner les esclaves en Tunisie, la terminologie choisie dépend de la couleur et des origines de l'esclave : l'esclave noir est appelé Abd ou Chouchen, l'esclave blanc Mamluk ou Saqlabi et l'esclave berbère Akli[1].

Esclaves blancs et les mamelouks

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À côté des esclaves noirs d'origine subsaharienne, la Tunisie connaît un autre système d'esclavage spécifique : celui des esclaves blancs, ou mamelouks (de l'arabe mamlūk, littéralement « une possession » ou « la propriété de quelqu'un »), recrutés principalement parmi les populations caucasiennes et méditerranéennes orientales.

Origines et recrutement

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Les mamelouks du beylicat de Tunis proviennent essentiellement des marchés ottomans de la Méditerranée orientale. Achetés par le beylicat sur ces marchés, ces jeunes garçons viennent en majorité d'Asie centrale ou d'Europe de l'Est — notamment de Circassie, de Géorgie et des Balkans. Dans les années 1830, un navire en provenance d'Orient amène encore à Tunis plusieurs enfants esclaves originaires du Caucase, qui seront les derniers mamelouks de l'histoire tunisienne[4].

Les janissaires ottomans constituent une autre source d'esclaves blancs recrutés via le système du devchirmé (littéralement « collecte ») : des garçons chrétiens — souvent albanais, grecs ou slaves — enlevés dans les populations des Balkans, circoncis, convertis de force à l'islam, puis intégrés dans les corps militaires d'élite de l'Empire ottoman dont les garnisons se déploient jusqu'en Tunisie. Les Kouloughlis, nés d'unions entre ces janissaires et des femmes maghrébines locales, forment un groupe social intermédiaire dont le nom (du turc kul oğlu, « fils de serviteur ») témoigne de cette origine servile[5].

Dernier mamelouk de Tunis : le général Husseïn

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Le destin du général Husseïn illustre de façon exemplaire la trajectoire des mamelouks caucasiens en Tunisie. Né dans le Caucase, dans les marges ottomano-russes, probablement vers 1820, il est capturé et mis en esclavage puis vendu sur les marchés de l'Empire ottoman. L'agent du bey de Tunis qui l'achète le destine à une carrière militaire et bureaucratique : il reçoit une éducation moderne à l'École militaire du Bardo sous la houlette d'instructeurs français, complétée par une formation islamique classique dispensée par des savants de la mosquée-université de la Zitouna[6],[7].

Grâce à son intelligence et au patronage de l'influent mamelouk Kheireddine Pacha, Husayn accède à la charge de Cheikh El Médina et participe à plusieurs missions diplomatiques représentant les intérêts tunisiens à l'étranger[6],[7]. Malgré son statut théorique d'esclave, il possède et loue des biens immobiliers à Tunis et dans sa région, certains obtenus via des donations légales islamiques (habous)[8]. Des années 1850 aux années 1870, il vit et travaille en Toscane, où il représente les intérêts du gouvernement tunisien dans les procès visant deux anciens directeurs des finances accusés d'avoir dilapidé le Trésor (dont le caïd Nessim Samama mort à Livourne en 1873), des affaires aux ramifications étendues de Tunis aux marchands de Livourne et aux banques parisiennes, qui le mettent en contact avec des systèmes juridiques très différents du droit musulman[9],[7],[10]. Tombé en disgrâce après la chute de Kheireddine et désapprouvant l'établissement du protectorat français en 1881, il finit sa vie en exil à Florence, où il meurt en 1887[11],[7].

Son cas illustre la thèse centrale de M'hamed Oualdi : le statut servile n'est pas un enfermement définitif mais une forme particulière de dépendance dont les privations constituent la condition et la promesse d'une ascension sociale rapide. Il témoigne aussi de la persistance des réseaux d'élites tunisiens bien au-delà de l'instauration du protectorat, à travers toute la Méditerranée, jusqu'en Égypte et dans l'Empire ottoman[12],[7].

Fonctions administratives et politiques

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Les mamelouks blancs sont destinés, une fois adultes et instruits, à exercer de hautes fonctions administratives ou militaires au service du bey. Mariés à des descendantes des beys et intégrés aux réseaux de notables du pays, ces dignitaires permettent à la fois de distinguer et d'associer leurs maîtres aux différents groupes sociaux de la régence. Plusieurs figures majeures de l'histoire tunisienne sont issues de ce système : Kheireddine Pacha, capturé par des corsaires et vendu sur les marchés d'Istanbul, devient ainsi un grand vizir réformateur. Cet usage dynastique des mamelouks prend fin avec l'abolition de la traite des esclaves, les beys leur substituant progressivement des fonctionnaires tunisiens dans la seconde moitié du XIXe siècle[13].

Perceptions européennes et résistances

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La présence des mamelouks aux plus hautes fonctions suscite une perception hostile chez les diplomates européens. Dès les années 1780, des observateurs français se méfient de ce « gouvernement par la faveur ». Cette méfiance se radicalise dans les années 1860 : le lieutenant-colonel Campenon, instructeur militaire à l'École militaire du Bardo, et le consul de Beauval dénoncent dans leurs rapports ce qu'ils présentent comme une tyrannie servile, décrivant les ministres du bey comme un « divan composé de Grecs, de Géorgiens et de renégats » et estimant que « cinquante personnages au plus, élevés de l'état d'esclaves à la plus haute fortune, gouvernent le pays ». M'hamed Oualdi démontre cependant que ces jugements relèvent avant tout d'une grille de lecture coloniale, amplifiée par des intérêts personnels déçus, et qu'ils déforment la réalité : des dignitaires qualifiés de « Grecs » par les populations révoltées étaient en réalité circassiens[14].

Lors de la grande révolte de 1864 — dite « printemps des Bédouins » (rabī' al-'urbān) —, les soulèvements sont d'abord motivés par le refus du doublement de l'impôt de capitation (mejba), qui devait passer de 36 à 72 piastres par adulte, et par l'hostilité aux réformes modernisatrices. La révolte n'est donc pas dirigée principalement contre les mamelouks en tant que groupe, mais contre un pouvoir fiscal jugé oppressif. Comme le note Hachmi Karoui, cité par Oualdi : « La haine des Bédouins, des villageois et des faubouriens ne visait pas forcément les mamelouks en tant que tels. Elle visait un pouvoir arbitraire, despotique et spoliateur ». Des chefs rebelles distinguent entre mamelouks appréciés et détestés selon leur comportement local et non selon leur origine ; certains meneurs s'identifient même eux-mêmes comme serviteurs du bey dans leur correspondance. Près de vingt ans après l'abolition de 1846, certains notables tribaux réclament cependant encore le rétablissement du commerce des esclaves noirs, revendication à laquelle il est répondu que cette abolition est universelle et irrévocable[14].

Élite servile : quelques figures connues

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Loin de constituer nécessairement un destin malheureux, le statut de mamelouk fonctionne à Tunis comme un puissant accélérateur social, comparable à celui de l'affranchi dans la Rome antique. Le makhzen beylical réserve en effet aux mamelouks les charges les plus élevées de l'État — grand vizir, trésorier (khaznadar), garde des sceaux (saheb ettabaâ) et, après la dissolution de la milice turque vers 1828, le ministère de la Guerre — tandis que le ministère de la Marine revient aux dignitaires de souche ottomane[15]. Mariés à des princesses de la dynastie et faisant souche, ces affranchis transmettent fréquemment à leurs descendants un patronyme tiré de leur charge, signe d'une intégration durable aux réseaux du pouvoir[14].

Mamelouks au commandement militaire

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Mamelouks dans l'administration et les finances

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  • Rejeb Khaznadar (mort en 1797) — mamelouk d'origine grecque, gendre du fondateur Hussein Ier Bey, trésorier puis premier titulaire de la charge de principal ministre sous Ali II Bey (1759).
  • Youssef Saheb Ettabaâ (v. 1765 – 1815) — mamelouk d'origine moldave réduit en esclavage à treize ans, garde des sceaux dès 1782 puis principal ministre et trésorier, il concentre l'essentiel du pouvoir économique de la régence avant d'être assassiné peu après la mort de son protecteur Hammouda Pacha.
  • Chakir Saheb Ettabaâ (mort en 1837) — mamelouk d'origine circassienne, gendre de Hussein II Bey, garde des sceaux et secrétaire du prince dès 1815 puis principal ministre à partir de 1829 ; il redresse un temps les finances de la régence au prix de lourdes exactions sur les producteurs d'huile d'olive et met sur pied les premiers régiments de l'armée régulière, avant d'être étranglé au palais du Bardo sur ordre de Moustapha Bey.
  • Mustapha Saheb Ettabaâ — mamelouk d'origine géorgienne, garde des sceaux (1835-1837) puis principal ministre ; il participe à la rédaction de la Constitution de 1861.
  • Mustapha Khaznadar (1817 – 1878) — mamelouk d'origine grecque, né Giorgios Stravelakis sur l'île de Chios, capturé en 1821 à la veille du massacre de Chios et vendu comme esclave à un envoyé du bey ; trésorier (khaznadar) puis ministre des Finances dès 1837 et grand vizir de 1855 à 1873, il domine près de quarante ans les finances de la régence — qu'il conduit à la faillite — avant d'être destitué en 1873 pour détournement de fonds.
  • Kheireddine Pacha (v. 1822 – 1890) — mamelouk d'origine circassienne (tribu abkhaze du Caucase), acheté pour Ahmed Ier Bey en 1839 et élevé au sérail du Bardo, gendre de Mustapha Khaznadar ; président du Grand Conseil en 1861, premier président de la commission financière internationale créée en 1869, puis grand vizir de 1873 à 1877. Réformateur, il réorganise les habous, les douanes et la justice, fonde le collège Sadiki en 1875 et expose son programme dans l'essai Aqwam al-Masalik (1867) ; il devient ensuite grand vizir de l'Empire ottoman de 1878 à 1879.
  • Mohammed Khaznadar (v. 1810 – 1889) — mamelouk d'origine grecque né sur l'île de Kos, sans lien de parenté avec Mustapha Khaznadar (leur nom renvoie dans les deux cas à la fonction de trésorier) ; trésorier de Chakir Saheb Ettabaâ puis caïd de Sousse et Monastir dès 1838, il dirige tour à tour les ministères de l'Intérieur, de la Guerre et de la Marine avant de devenir grand vizir et président de la commission financière internationale en 1877 ; son parcours s'étend sur le règne de cinq beys.
  • Ismaïl Caïd Essebsi (mort en 1870) — mamelouk d'origine italienne capturé au large de la Sardaigne, gardien du cérémonial du tabac (d'où son nom), responsable des greniers de l'État et général sous Sadok Bey ; il est l'arrière-grand-père de Béji Caïd Essebsi.

Dignitaires de souche ottomane (non mamelouks)

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Plusieurs de ces patronymes dérivent directement d'une charge de cour devenue héréditaire : khaznadar (« trésorier »), saheb ettabaâ (« garde des sceaux »), khodja (« secrétaire ») ou caïd essebsi (« préposé à la pipe »)[15].

Comptage difficile

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Esclaves capturés par Charles Quint en Tunisie, XVIe siècle, détail de la porte de Palerme (Italie).

Bien que les données quantitatives manquent pour le XVIIIe siècle, certains recensements partiels effectués à partir du milieu du XIXe siècle permettent des évaluations approximatives de l'effectif des esclaves pour l'ensemble du pays. Lucette Valensi aboutit à une estimation d'environ 7 000 esclaves ou descendants d'esclaves pour l'année 1861 en recourant aux registres sur lesquels sont mentionnées les listes des affranchis[16].

Pourtant, aucun recensement systématique de la population noire ne fut effectué pour plusieurs raisons : l'abolition de l'esclavage est intervenue dix ans avant la date des premiers registres de recensement des populations soumises à la mejba (impôt institué en 1856), et, de ce fait, une bonne partie de ces groupes dispersés dans les divers échelons de la société échappait au système de contrôle.

La fréquence des affranchissements collectifs d'esclaves noirs à l'occasion du décès d'un prince ou d'une princesse révèle des effectifs relativement importants. En 1823, 177 esclaves sont affranchis à l'occasion de la mort d'une princesse[17].

En se fondant sur les chiffres avancés par les voyageurs, Ralph Austin établit des moyennes aboutissant à une estimation globale de 100 000 esclaves[18]. Pour sa part, Louis Ferrière, dans une lettre à Thomas Reade, consul britannique à Tunis, les évalue à 167 000 en 1848 (libres ou esclaves).

En ce qui concerne les esclaves européens, la part des femmes est difficile à déterminer. Certains historiens dont Robert C. Davis[19] estiment leur nombre autour de 10 % mais ces calculs sont effectués sur les rachats d'esclaves. Or, les femmes étaient rarement proposées au rachat. Ce chiffre de 10 % est d'autant plus à relativiser du fait que les esclaves étaient plus nombreux à provenir de razzias terrestres et que, lors de ces razzias, les femmes constituaient en moyenne cinq personnes capturées sur huit.

Cependant, la répartition des esclaves est inégale selon les régions. Au sud-est du pays, les proportions sont assez élevées (notamment dans les oasis). Certains villages comptent une nette majorité d'esclaves comme ceux au sud de Gabès. À Tunis, malgré les apports continus, ce groupe se maintient vraisemblablement dans les proportions de la minorité qui ne dépasse pas les quelques milliers. Les zones de concentration des esclaves sont ainsi réparties entre Tunis, le Sahel et le sud-est du pays[16].

Selon Raëd Bader, la Tunisie accueille entre 1700 et 1880, si l'on se réfère aux estimations de la traite transsaharienne, 100 000 esclaves noirs contre 65 000 entrées en Algérie, 400 000 en Libye, 515 000 au Maroc et 800 000 en Égypte[20].

Organisation des esclaves

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L'organisation sociale de la société traditionnelle tunisienne offre un cadre d'organisation spécifique aux esclaves de Tunis. L'agha des esclaves, généralement le premier eunuque du bey, est chargé de veiller sur l'ordre du groupe et de régler les différends qui peuvent surgir entre les maîtres et esclaves ou entre les esclaves eux-mêmes[1].

Des données et témoignages confirment la relative autonomie d'organisation dont bénéficient les esclaves de Tunis ainsi que la protection que leur assure le pouvoir politique, protection qui, tout en cadrant avec les bonnes règles de conduite et de traitement de l'esclave prescrites par l'islam, révèle un sens aigu de la politique. En effet, en protégeant une minorité, c'est le dévouement inconditionnel de cette dernière que le pouvoir s'assure du même coup, d'autant que les gardes du bey sont recrutés parmi les esclaves.

À côté de cette organisation mi-politique mi-administrative, les esclaves possèdent bien sûr leurs formes d'organisation spécifiquement religieuses comme les confréries dont les fonctions ne se limitent pas à l'animation de la vie mystique et affective du groupe. Les confréries assurent aussi de multiples fonctions sociales qui deviennent surtout apparentes après l'affranchissement de l'esclave. D'ailleurs, l'affranchissement se traduit le plus souvent pour l'esclave par un passage de la tutelle du maître à la tutelle de la confrérie qui remplace auprès de lui sa famille large ou sa tribu.

Rôle économique

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Maison des esclaves chrétiens à Tunis.

L'esclavage en Tunisie aurait répondu essentiellement à des besoins propres à la société citadine. Pourtant, l'étude des principales corporations de métiers dans la ville de Tunis, telle qu'elle est menée dans plusieurs recherches et travaux, ne montre pas un recours spécifique à des esclaves même dans des secteurs utilisant une main-d'œuvre importante[21]. Les principaux corps de métiers traditionnels comme le tissage, la chéchia ou le cuir sont restés réservés à la main-d'œuvre locale. Le travail dans les métiers est donc resté un travail libre et on ne peut rattacher l'esclavage à des besoins de l'économie.

Toutefois, dans les oasis du Sud tunisien, les groupes d'esclaves sont employés dans l'économie agraire et surtout dans les travaux d'irrigation. C'est d'ailleurs dans le sud du pays que sont constatées les survivances de l'esclavage après l'abolition de 1846 et jusqu'au début du XXe siècle. Viviane Pâques relève des phénomènes similaires : « Dans les oasis, l'esclave était surtout utilisé soit comme domestique, soit pour creuser les puits et les canaux d'irrigation. Il travaillait aussi du coucher au lever du soleil et reçoit en échange un plat de couscous. Lorsqu'il devient chouchane, son statut est celui de khammès et il touche un pourcentage sur la récolte. Mais son travail reste le même... »[22].

Domesticité

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En revanche, les sources sont unanimes sur le caractère domestique de l'esclavage en Tunisie. En effet, la propriété d'esclaves constitue une marque de notabilité dans la cité tunisienne et le recours presque systématique à un ou plusieurs esclaves pour les tâches domestiques atteste d'une tendance prononcée au mépris de l'effort physique, caractéristique traditionnellement connue des attitudes aristocratiques. Certaines pratiques généralisées à la cour de Tunis concourent à enraciner cette tradition : les princes, depuis l'époque hafside et jusqu'aux beys husseinites, systématisent l'emploi d'esclaves dans la garde des palais et le recrutement de serviteurs et valets dans leurs harems. Le pouvoir politique, en intégrant les esclaves dans les rouages de la vie de la cour et en instituant cette pratique, élève le recours aux esclaves au rang de modèle à suivre pour l'ensemble des milieux aristocratiques vivant autour du pouvoir et pour la notabilité citadine.

En 1797, un religieux trinitaire espagnol pourtant présent à Tunis pour aider, parmi les Pères rédempteurs, au rachat de captifs et qui administre l'Hôpital royal, s'adresse au bey pour qu'il fournisse à l'hospice de nouveaux esclaves pour servir et enterrer les morts victimes de la peste qui sévit à cette époque, car l'emploi de Maures libres occasionnerait des frais supplémentaires à l'établissement. Mais le bey refuse cette fois-ci de crainte que ces nouveaux esclaves ne meurent comme les précédents[3].

En outre, comme le constate le médecin naturaliste français Jean-André Peyssonnel, les esclaves chrétiens d'origine européenne convertis à l'islam peuvent accéder à de hautes fonctions, voire à la plus haute fonction de l'État, comme les beys mouradites, dont le fondateur est originaire de Corse, ou des ministres de la dynastie husseinite, comme Kheireddine Pacha, qui sont capturés par des corsaires et vendus sur les marchés aux esclaves d'Istanbul. Certains princes, comme Hammouda Pacha et Ahmed Ier Bey, sont même nés de mères esclaves.

D'autres esclaves européens deviennent eux-mêmes corsaires après leur conversion à l'islam, et capturent d'autres esclaves européens (en attaquant parfois leur propre village d'origine).

Décret d'abolition du .

Avant de procéder à l'abolition définitive de l'esclavage, Ahmed Ier Bey a, le , un entretien avec Thomas Reade qui lui conseille d'interdire ce commerce. Convaincu de la nécessité d'une telle action, étant lui-même fils d'une esclave et considéré comme un prince ouvert au progrès, prompt à réprimer toute forme de fanatisme, il décide d'interdire l'exportation des esclaves le jour même de sa rencontre avec Reade. Procédant par étapes, il a déjà libéré les esclaves blancs puis il ferme le marché aux esclaves de Tunis en août et annonce, en , que toute personne née dans le pays est désormais libre[1],[23].

Pour parer à toute forme de mécontentement, il obtient au préalable des fatwas des oulémas dont celle, catégorique et sans précédent dans le monde arabo-musulman, du bach mufti Sidi Brahim Riahi. La fatwa décisive est émise par Ibrahim Ben Abdelkader Riahi, bien que des réflexions théologiques sur le sujet remontent selon certains historiens à l'imam Ibn Arafa au XIVe siècle. Les réformes d'Ahmed Bey sont par ailleurs facilitées par l'influence de son conseiller d'origine italienne Giuseppe Raffo (1795-1862), l'un des acteurs majeurs de la modernisation tunisienne du XIXe siècle[24].

Ancien marché aux esclaves de la médina de Tunis.

L'abolition totale est décidée pour tout le pays par le décret du [25]. Il n'en reste pas moins que même si cette abolition est acceptée par la population citadine, elle est rejetée — selon Ibn Abi Dhiaf[26] — à Djerba et dans d'autres localités, chez les Bédouins et les paysans qui ont besoin d'une main d'œuvre servile et bon marché.

Ces résistances justifient la deuxième abolition décidée par les Français, sur décret d'Ali III Bey, le [27]. Ce décret promulgue en effet des sanctions pécuniaires (sous forme d'amendes) et même des sanctions pénales (sous forme d'emprisonnements) pour ceux qui continuent à alimenter le commerce des esclaves ou à maintenir en esclavage leurs serviteurs ou leurs domestiques. L'historiographie coloniale tentera d'ailleurs d'effacer la mémoire de la première abolition et mettra en relief la deuxième abolition ; l'historiographie contemporaine agit de même en tentant d'oublier l'abolition française pour valoriser celle de 1846[1].

Après l'abolition

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Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, la plupart des anciens esclaves, hommes ou femmes, constituent un sous-prolétariat urbain végétant dans les petits métiers ou sans métier et vivent dans des habitations précaires (fondouks des faubourgs populaires). Souvent, ils sont vendeurs de pain, marchands ambulants, masseurs dans les bains maures, domestiques ou simplement vagabonds, proie facile pour la police municipale pour cause d'ivresse ou de petits vols. Jusqu'à 10 % des prostituées de Tunis sont d'anciennes esclaves[28]. C'est donc à la suite de l'abolition qu'un processus de paupérisation et de marginalisation sociale devient perceptible à une grande échelle car l'affranchissement assure l'émancipation juridique mais non économique et sociale de l'ancien esclave[29].

Héritage culturel : le stambeli

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L'héritage le plus visible des esclaves noirs d'origine subsaharienne en Tunisie est le stambeli (ou stambali), à la fois genre musical et rite de possession musico-thérapeutique. Implanté par des esclaves venus d'Afrique subsaharienne — notamment du Mali, de Tombouctou et de la région du Bornou —, le stambeli mêle musique, danses et chants lors desquels certains participants entrent en transe pour incarner des entités surnaturelles. Il est l'équivalent tunisien du diwan algérien ou de la derdeba des Gnaouas marocains[30].

Les esclaves pratiquent leur musique et leur culte au sein de « maisons communautaires » (diyar) organisées selon l'origine géoculturelle de leurs membres. Une vingtaine de ces maisons ont existé à Tunis : Dar Barnou (du Bornou), Dar Couffa, Dar Jmaa et Dar Sidi Ali Lasmar, ainsi que deux maisons à Sfax[31]. Après l'indépendance de 1956, Habib Bourguiba, dans son souci de modernisation, fait fermer puis détruire ces maisons au nom d'une culture officielle hostile à ces pratiques que l'islam normatif réprouve. Seule Dar Sidi Ali Lasmar survit, rachetée par un particulier en 1964 et accueillant à nouveau une confrérie stambeli dès 1989. Le dernier maître (yenna) de Dar Barnou, Abdel Majid Mihoud, meurt en 2008, laissant pour unique héritier de cette tradition Salah el-Ouergli[32].

Situation actuelle des descendants

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Les Tunisiens noirs, en partie descendants d'esclaves, représentent une minorité estimée à 10-15 % de la population, bien qu'aucun recensement officiel ne soit disponible sur ce point. Dans le monde rural, l'abolition de 1846 se traduit durablement par des rapports autoritaires de clientèle : les descendants d'esclaves continuent souvent à travailler au profit des descendants des anciens maîtres[33].

Certains patronymes perpétuent encore un passé lié à l'esclavage : les termes abid (« esclaves »), atiq (« affranchi ») ou shwashin stigmatisent leurs porteurs. Le terme abid reste par ailleurs une insulte couramment utilisée dans l'espace public pour désigner les personnes à la peau foncée, tout comme wasif (« serviteur »). Dans certaines localités du Sud, les pratiques discriminatoires persistent de façon visible. À Djerba, des habitants noirs continuent d'enterrer leurs morts dans un espace séparé surnommé « cimetière des esclaves » (maqbarat al-abid), distinct des cimetières de la population libre, perpétuant une ségrégation funéraire héritée de l'époque esclavagiste. Dans la région de Médenine, à Gosba — village à majorité noire —, les habitants dénoncent une marginalisation profonde : absence d'infrastructures culturelles et économiques et relégation au rang de « Tunisiens de second rang »[34],[35].

Sur le plan juridique, la Tunisie adopte le une loi antiraciste — première du genre dans le monde arabe — pénalisant les propos racistes, l'incitation à la haine et les discriminations par des peines pouvant aller jusqu'à trois ans de prison, adoptée à 125 voix sur 131[1]. Le est simultanément proclamé journée nationale de l'abolition de l'esclavage. Malgré ces avancées, les Tunisiens noirs demeurent confrontés à des désavantages socio-économiques persistants : selon le Comité pour l'élimination de la discrimination raciale de l'ONU (2025), ils sont près de deux fois plus susceptibles d'être au chômage que le reste de la population, moins susceptibles d'achever leur scolarité primaire et restent très peu représentés dans la vie politique[36].

En 2020, un tribunal de Médenine accepte pour la première fois, sur la base de l'article 2 de la loi antiraciste de 2018, la demande d'un habitant de Djerba âgé de 81 ans de retirer de son nom de famille la mention Atig signifiant « affranchi par »[37].

Notes et références

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  1. 1 2 3 4 5 6 « L'histoire de l'esclavage en Tunisie », sur wepostmag.com (consulté le ).
  2. ↑ Mark Cartwright (trad. Babeth Étiève-Cartwright), « Société carthaginoise », sur World History Encyclopedia (en), (consulté le ).
  3. 1 2 Maria Ghazali, « La régence de Tunis et l'esclavage en Méditerranée à la fin du XVIIIe siècle d'après les sources consulaires espagnoles », Cahiers de la Méditerranée, no 65,‎ , p. 77-98 (ISSN 0395-9317, lire en ligne, consulté le ).
  4. ↑ Medici 2006, p. 75-82.
  5. ↑ « Les familles tunisiennes d'origine turque », sur tunisie-genealogie.com, (consulté le ).
  6. 1 2 Oualdi 2023, introduction et chapitre 1.
  7. 1 2 3 4 5 Kenneth J. Perkins, « M'hamed Oualdi, Un esclave entre deux empires », Revue d'histoire du XIXe siècle, no 69,‎ , p. 202-204 (ISSN 1265-1354, DOI 10.4000/134jy, lire en ligne, consulté le ).
  8. ↑ Oualdi 2023, chapitre 2.
  9. ↑ Oualdi 2023, chapitre 3.
  10. ↑ Oualdi 2014.
  11. ↑ Oualdi 2023, chapitre 4.
  12. ↑ Oualdi 2023, chapitre 5 et épilogue.
  13. ↑ Oualdi 2011, 2e partie, « Adaptations et dissolution du corps mamelouk au temps des réformes ».
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Bibliographie

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Articles connexes

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Liens externes

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