Interview

Judith Godrèche raconte son adaptation de Mémoire de fille : “Aucune page n’est jamais tournée”

Judith Godrèche se livre sur la genèse et les coulisses de son adaptation Mémoire de fille d’Annie Ernaux.
Judith Godrèche raconte son adaptation de Mmoire de fille  “Aucune page nest jamais tourne”

Alors qu’Annie Ernaux se rend à Rouen pour une lecture autour de son dernier ouvrage, elle se souvient de l’été 1958, marqué par sa première nuit (traumatique) avec un homme. Qui bouleversera le cours de sa vie… Imaginé dès le début des années 80, finalement publié en 2016, Mémoire de fille témoigne de la juste et puissante âpreté d’Annie Ernaux. Il était presque évident qu’une autre féministe, Judith Godrèche, s’en empare.

Et c’est avec toute la bande de jeunes acteurs et d’actrices qu’elle réunit dans son adaptation de Mémoire de fille d’Annie Ernaux qu’elle montait les marches du Festival de Cannes en mai dernier. Porté par sa fille Tess Barthélémy, magistrale, son deuxième long-métrage transforme un récit fragmenté en une réflexion plus large encore que celle du cinéma. La fiction sert donc le réel, et serre au plus près les cadres pour capter nos regards - sans les rendre voyeurs. Remettant au cœur du sujet la question de la transmission, Judith Godrèche nous offre aussi une scène magnifique où l'écrivaine et comédienne Séphora Pondi déclame du Rimbaud, tandis que Tess Barthélémy, dans la peau d’Annie Ernaux, se révèle à sa propre vocation.

Tess Barthlemy dans “Mmoire de fille” par Judith Godrèche

Tess Barthélemy dans “Mémoire de fille”, par Judith Godrèche

Vogue. Mémoire de fille est écrit au cordeau. Comment transformer cette matière en images ?
Judith Godrèche. En travaillant sur les personnages. Dans le livre, hormis H., il s’agit de figures seulement esquissées. L’idée était de partir de ces silhouettes et de les développer afin de de leur apporter de la densité, tout en créant des liens d’affect qui n’existent pas dans le livre. Dans un seul et même but : raconter l’engagement et l’œuvre d’Annie. Par exemple, Claudine fait dans le livre partie du clan, peut-être vaguement plus sympathique que les autres, mais pas du tout un soutien lorsqu’Annie est harcelée, bizutée. Jouée par Maïwène Barthélemy, cette jeune fille obligée de cacher son homosexualité à l’époque, je l’ai complètement inventée.

Afin de servir ce “je” qu’Annie Ernaux transforme en “nous” ?
Oui, et sa vision du monde, l’impact qu’elle a sur la jeunesse. Ce sentiment d’inclusion qu’elle lui offre... Quand elle a reçu un doctorat honoris causa à l’université de Rouen, je l’ai accompagnée. J’étais en pleine écriture du scénario et je lui ai demandé si je pouvais venir avec elle, afin de nourrir “l’entre les lignes” du livre. Et là, j’ai assisté à quelque chose de très émouvant : une jeunesse LGBTQ+ qui montait sur scène pour lui rendre hommage. Je me souviens d’un jeune homme qui racontait qu’il avait découvert Annie Ernaux grâce à sa grand-mère, qu’il s’était mis à la lire et il s’est retrouvé dans ses livres. Cette jeunesse-là, je voulais qu’elle soit incarnée dans mon film. C’est pour ça aussi que j’ai choisi des acteurs qui parlent comme des gens d’aujourd’hui. Je voulais qu’il y ait une sorte de dialogue, peut-être très impalpable, et tant mieux, entre le présent et le passé. Entre le livre et les lecteurs d’Annie de notre époque. Que ceux et celles qui se retrouvent en elle existent dans le film, qu’ils soient incarnés en 1958 comme en 2016, quand Valérie Dréville, qui joue Annie plus âgée, fait une lecture de Mémoire de fille au moment de la sortie du livre.

Cette rencontre avec Annie Ernaux, en quoi a-t-elle été précieuse ?
Parfois, on admire des personnes, on a vu leurs films, lu leurs livres, écouté leur musique… puis, en faisant leur connaissance, on est profondément déçu. Quand j’ai rencontré Annie, après lui avoir écrit une lettre chez Gallimard, j’étais hyper anxieuse. C’était quelqu’un qui m’impressionnait énormément. Et c’est elle qui a immédiatement fait en sorte que j’oublie ce que je considérais comme son statut : un prix Nobel, une écrivaine extraordinaire, une femme qui a changé la vie de beaucoup de femmes grâce à ses livres. Elle m’a donné une place qui n’avait rien à voir avec le contexte de ma demande d’adaptation. Elle m’a écoutée. Elle ne regardait pas à travers moi, elle ne regardait pas ailleurs. Bien sûr, j’ai pu être très inquiète de ce qu’elle allait penser. Elle est extrêmement directe, honnête, sincère. Mais jamais elle ne m’a fait sentir sur un siège éjectable. Elle a la même humanité que dans ses livres.

“Cette fille-là de 1958, qui est capable à cinquante ans de distance de surgir et de provoquer une débâcle intérieure, a donc une présence cachée, irréductible en moi, écrit Annie Ernaux dans Mémoire de fille. Si le réel, c'est ce qui agit, produit des effets, selon la définition du dictionnaire, cette fille n'est pas moi mais elle est réelle en moi.” Peut-on dire que votre film montre qu’une femme porte, quel que soit son âge, toutes les versions d’elle-même ?
il y avait aussi cette question : la caméra, c’est qui ? Qui filme ? C'est moi. Mais qui suis-je ? La grammaire que je me suis imposée pour penser la réalisation du film, c’était celle du point de vue. Quand on lit Annie Ernaux, la narratrice existe, absolument. Elle fait des allers-retours constants entre une immersion totale dans le passé, qu’elle veut profondément même si ça lui coûte, et le présent de la femme qu’elle est devenue. Celle qui analyse, interprète, pose des mots. Quand elle est avec la fille de 58, elle le veut résolument. Et elle dit d’ailleurs que c’est douloureux pour elle de se replacer à cet endroit-là. Moi, ce que je voulais retrouver, c’était ce dialogue entre passé et présent, mais toujours du point de vue d’Annie. Je ne voulais pas imposer mon propre regard. Mon point de vue, c’était presque de ne pas en avoir ! Cependant, quand elle a vu le film, Annie m’a dit : ‘Vous êtes arrivée à être absolument fidèle à mon histoire, et vous y avez mis tout ce que vous vouliez y mettre, vous." Je ne l’ai pas fait intentionnellement, mais elle savait que mon souhait était de témoigner de sa découverte du monde, la manière dont elle s’est éveillée politiquement. Surtout après ce qu’elle a vécu à la colonie. Non seulement elle venait déjà d’un milieu défavorisé, mais il y a aussi cette conscience des personnes qui restent à la porte de la société : les minorités, les personnes opprimées, celles qui subissent les abus de pouvoir. Et comme Annie n’est jamais dans le pathos ou la démagogie, ce sont des choses qu’elle dit sans les dire. Ce qui était important pour moi, c’était de ne pas raconter l’événement qui a eu lieu durant cette colonie de vacances, mais les conséquences de celui-ci sur toute une vie. Aucune page n’est jamais tournée. Et Annie le dit encore aujourd’hui : "C’était la dernière fois que j’ai eu mon corps."

Tess Barthlemy dans “Mmoire de fille” par Judith Godrèche

Tess Barthélemy dans “Mémoire de fille”, par Judith Godrèche

Il fallait donc ne pas faire écho de son passé pour se mettre au service de l'écriture d'Annie Ernaux ?
Oui, et je n’ai jamais pensé à mon vécu. Il serait déplacé, voire obscène, de faire le parallèle entre une jeune fille issue d’un milieu intellectuel, qui vit dans le Marais à Paris, et la jeunesse d’Annie Ernaux à Yvetot. Ce qui ne m’empêche pas d’être touchée par la question de la légitimité, par exemple, que l’on traverse toutes et tous à un moment de notre vie. Le plus important, dans cette histoire, c’est l’universalité. Car ce qu’Annie raconte, c’est le lot de nous toutes: une femme sur deux a déjà subi une violence sexuelle en France.

Vous avez beaucoup réfléchi à la question du consentement, de l’emprise, de la transmission, avant de confier le rôle d’Annie à Tess Barthélemy. Comment construire cet espace de travail mère-fille ?
Sur mon court-métrage, je me posais déjà énormément de questions essentielles : comment filmer l’infilmable ? Comment filmer ce qui, par excellence, ne peut exister cinématographiquement : l’absence de consentement ? Parce le moment que raconte Annie, ce moment où elle n’a su ni parler, ni réagir, ni faire quoi que ce soit… ce n’est pas spectaculaire et cela ne doit pas l’être. Comment raconter la violence que subissent les femmes de manière féministe ? Le fait de tourner avec Tess a décuplé cet enjeu. D’abord, il y a eu cette conviction très intime : pendant l’écriture, je pensais déjà à Tess pour le rôle. Mais une fois que j’ai eu son accord, il était hors de question de prendre cette décision seule. J’en ai parlé avec la directrice de casting, les producteurs, mes partenaires financiers. Ce qui était aussi très important pour moi, c’est qu’Annie voie les essais de tous les comédiens et comédiennes. Y compris celui de Tess, sans savoir que c’était ma fille. Ce n’était pas un piège, c’était simplement pour qu’elle puisse parler librement. Elle a aussitôt commenté : "C’est elle." Évidemment, tout cela découle malgré tout du privilège de Tess : celui d’être ma fille. Ce serait hypocrite de dire le contraire, même si la transmission se fait dans beaucoup de métiers. À partir de là, il fallait rappeler très clairement qu’être actrice, c’est un travail. Qui doit se dérouler dans un contexte réellement sécurisé et sécurisant, pas seulement pour Tess parce qu’elle est ma fille, mais pour tous les acteurs et actrices du film.

Comment filmer l’intimité et les rapports de pouvoir au cinéma ?
Très en amont du tournage, nous avons travaillé sur toutes les séquences avec une coordonnatrice d’intimité.  Elle a échangé avec tous ceux qui en avaient besoin… ou pas ! Même quand il s’agit d’un garçon qui passe le bras autour d’une fille. J’ai essayé de trouver des films qui racontent les violences sexuelles du point de vue du personnage principal féminin ou de la victime. C’est le cas de Fish Tank, d’Andrea Arnold, et  de la série Mon petit renne, de Richard Gadd. Je cherchais des sources d’inspiration où la mise en scène ne permet pas l’érotisation, ou l’objectivisation. Le seul moyen d’arriver à saisir ce moment, c’était de décider que la mise en scène devait être immersive. C’est-à-dire qu’on soit tout le temps du point de vue du personnage. Qu’à aucun moment, on puisse penser qu’il s’agisse du regard des autres, de son agresseur ou d’un spectateur lubrique.

En quoi tourner Mémoire de fille a-t-il changé vos regards respectifs, à Tess et vous ?
Il a aiguisé notre vision du monde, et un rapport au féminisme qui s’est développé à l’intérieur même de notre relation. En fait, Tess m’a beaucoup appris, notamment par rapport à son étude de l’œuvre d’Ernaux. Non seulement elle a lu tous les livres qu’a écrits Annie, mais aussi tous ceux dont Annie parle dans ses livres. Mais il y a surtout sa perception. Tess a 21 ans, elle est de la génération qui a grandi avec #MeToo. Elle sait l’ampleur des violences faites aux femmes : cette réalité implacable fait partie de son quotidien.

Judith Godrèche raconte son adaptation de Mmoire de fille  “Aucune page nest jamais tourne”

Après Moi aussi et Icon of French Cinema, peut-on dire que Mémoire de fille prolonge une réflexion plus large quant au regard porté sur les femmes ?
Oui, Mémoire de fille prolonge mon engagement. Dans mon parcours, et particulièrement ces deux dernières années, des portes se sont fermées, c’est sûr, et d’autres se sont ouvertes. J’ai de la chance, parce que celles-ci m’ont permis de produire et réaliser ce film. À partir du moment où j’ai la possibilité de créer, il est impensable que ces créations ne soient pas politiques. Parce que, évidemment, être féministe, c’est politique. C’est raconter des histoires comme celle-ci : le parcours d’une personne qui cherche sa place, se bat pour exister malgré l’abus de pouvoir… malgré le rapport de classe, malgré la misogynie, et qui finit par trouver son destin en entrant en écriture. Tout cela dans un contexte où le droit à l’avortement est remis en cause, etc. Par ailleurs, je pense que le cinéma a, parfois inconsciemment, une véritable puissance de frappe. À partir du moment où on valorise par exemple, un agresseur devant la caméra, il le sera aussi aux yeux de ceux et celles qui visionnent le film. Je me questionne sans cesse en tournant, en écrivant, en adaptant. Comment savoir combien de films on aura le droit de faire ? Combien de livres on pourra écrire et publier ? Chaque projet qu’on mène à son terme est un privilège… Et si je n’utilise pas ce privilège-là pour essayer de faire avancer les choses, que puis-je faire de ma vie ?

Mémoire de fille, de Judith Godrèche, au cinéma le 30 septembre.