Pousser la porte du 23 de la rue des Saints-Pères, à Paris, est en soi une expérience déroutante. Un peu comme ouvrir l’armoire qui mène à Narnia, on ne sait pas à quoi s’attendre. La première chose que l’on aperçoit depuis le trottoir d’en face, c’est un store marron chocolat d’épicerie que l’on devine à peu près comme les autres. Juste avant d’y pénétrer, un habitant du quartier me raconte que durant quelques années, sans doute la durée d’un contrat, un « Vival by Casino » était inscrit sur le store, au-dessus de la devanture. Est-ce bien là, l’adresse de ce lieu qui mériterait le détour ?
Une fois la porte poussée, on ne comprend pas immédiatement où l’on se trouve. « Tu verras, l’endroit est vraiment atypique, tu penses entrer dans une épicerie classique et en fait, pas du tout », m’avait-on glissé avec la pointe de mystère du grand-père qui ne veut pas partager la localisation exacte de son coin à champignons. À l’intérieur, la radio passe Ne me quitte pas, pendant qu’une dame d’un certain âge, que l’on devine taiseuse, s’affaire à placer des étiquettes sur les produits. Bon sang, où sommes-nous ? Et surtout, quand sommes-nous ? En 2026 ? En 1976 ? Avant ? Pas le temps de réfléchir à la théorie des multivers : le propriétaire des lieux vient de surgir de nulle part – enfin, d’un petit escalier qui descend on ne sait où.
Une odeur de pâtisserie, de pain frais et d’herbes aromatiques saisit les narines, tandis que le regard se perd dans une pièce tout en longueur et en couleurs. À gauche, les frigos-vitrines abritent les produits frais, beurre-oeufs-fromages, le fameux BOF qu’on lisait jadis au fronton des crémeries. Les fruits et les légumes sont soigneusement rangés dans des cagettes en plastique. À droite, des rayonnages de paquets de gâteaux et de conserves. On aperçoit aussi, un peu planqués, des produits d’hygiène et de beauté. La surprise vient d’ailleurs. Un étal de pains (bien cuits !), de grosses madeleines luisantes et de pâtisseries diverses attire d’abord le regard. Puis des étagères d’élégantes bouteilles d’alcools et un buffet froid de traiteur où la salade chorizo-crevettes voisine avec des betteraves aux noix, des boulettes de veau façonnées à la main et un plat de ratatouille qui embaume le thym. Il est 16 heures, mes papilles pleurent de joie. Au centre de la pièce, quelques tables attendent les clients et, dans le fond, une cave à vin en forme de cylindre renferme des pépites telles qu’un Pétrus 2004, parmi d’autres grands crus de bordeaux et de bourgogne. Juste à côté, un bonhomme Haribo présente fièrement des crocodiles multicolores et des fraises Tagada.
Nous sommes dans le repaire d’Olivier Pitou, 57 ans et propriétaire des lieux. Inutile de chercher des photos de lui sur Internet, l’homme est on ne peut plus discret et absent de tous les guides, français comme étrangers – pendant notre séance photo, on a d’ailleurs eu un mal fou à le faire poser face à l’objectif, tout juste a-t-il consenti quelques apparitions furtives trois-quart dos. Sur Instagram, le compte @l_epicerie_pitou enregistre seulement 239 abonnés. « Je suis un mauvais communicant », résume-t-il, lucide.
Mais alors, comment son épicerie est-elle devenue l’une des adresses les plus courues du Quartier Latin, fréquentée par des fines bouches et des personnalités telles que Bruno Le Maire, Mika, Charlotte Gainsbourg, Claude Chirac, parfois en compagnie de sa mère Bernadette, désormais en fauteuil ? Jean-Louis Debré aussi venait souvent s’y ravitailler. Gérard Depardieu également, avant de se séparer de son hôtel particulier de la rue du Cherche-Midi.
Un mécène surprise
En 2007, Olivier Pitou est un fleuriste florissant de la rue des Saint-Pères. Depuis plusieurs années, il fournit le Bal des débutantes, l’hôtel Scribe, parfois l’Opéra Garnier, contribue à l’élaboration de décors en Suisse, en Corse et ailleurs. Le commerçant a recruté six employés. Bref, la boutique tourne à plein régime. Il a cependant une épine dans le pied. « J’en avais marre d’être le seul magasin ouvert sept jours sur sept jusqu’à 21 heures. La rue des Saints-Pères est sympathique, mais elle manquait profondément de dynamisme », raconte-t-il. Une idée germe alors dans sa tête : créer une épicerie qui ressemblerait à celles de son enfance, le genre où ses grands-parents allaient acheter à manger et où l’on trouvait un peu de tout. « À l’époque, j’étais papa depuis quelques années et avec ma femme, nous avions souvent besoin de quelque chose le soir, quand la plupart des magasins sont fermés et que tu dois courir chez Monoprix. »
Au départ, Olivier pense rester à la fois fleuriste et épicier. Pour cela, il installe une nouvelle boutique de fleurs à la place d’un tapissier, juste en face de l’ancienne, devenue l’épicerie Pitou après 180 000 euros de travaux. Vendre des fleurs, c’est la fidélité familiale, ce qu’il fait depuis qu’il a arrêté l’école après sa quatrième. Alors que l’épicerie, c’est l’avenir. Il rêve déjà d’ouvrir d’autres établissements sur le même modèle dans Paris.
Comme les fleurs, certains rêves se fanent vite. 25 mai 2007 : premier jour d’ouverture, 474 euros de chiffre d’affaires. Ça fait mal. Dans une France qui vient d’élire Nicolas Sarkozy à l’Élysée, celle qui se lève tôt et croit au « travailler plus pour gagner plus », le petit fleuriste-épicier de la rue des Saints-Pères a des sueurs froides. « J’avais les boules, je me suis dit que ça ne fonctionnerait pas », souffle-t-il.
D’autant que côté fleurs, l’équipe, plus indépendante, ne suit pas, ne suit plus. « Au bout d’un mois, j’ai viré quasiment tout le monde », lâche-t-il. Et puis les clients ne voient plus leur fleuriste, qui passe l’essentiel de son temps à l’épicerie. Ils s’en plaignent. Pourquoi faire marcher le petit commerce si le petit commerçant n’est pas dans sa boutique ? C’est décidé : Olivier sera « seulement » épicier. Adieu dahlias, roses, achillées et agapanthes. « Il valait mieux partir avec une belle image plutôt que de forcer l’histoire », commente-t-il, philosophe. Mais la patience n’est pas son fort. « Attendre le chaland derrière le comptoir, ça n’est pas fait pour moi », dit-il. Le hic ? L’épicerie est déserte. « Il a fallu que je m’occupe. Alors j’ai commencé à faire un peu de cuisine dans l’après-midi. Je me suis lancé dans ce que je savais faire. Au début, des tartes à la tomate, deux ou trois gâteaux, du poulet aux morilles... » Banco, le décollage est immédiat. Le résultat de chaque journée est meilleur que celui de la veille. « Mon chiffre d’affaires a progressé pendant six ou sept ans. J’avais des augmentations de 22 ou 23 % par an. » Le million d’euros de chiffre d’affaires annuel est atteint. Sa femme trouve qu’il travaille trop. Sa mère, la dame âgée et taiseuse qui colle les étiquettes, aussi. Lui met tout son être dans cette boutique. Il n’en ouvrira pas d’autres. Cela commence néanmoins à ressembler au conte du fleuriste florissant devenu épicier apprécié.
La première alerte survient vers la fin de l’année 2016. Le Bon Marché et les Galeries Lafayette sont désormais ouverts tous les dimanches. 70 % de l’activité dominicale s’évapore. Cinquante-deux fois par an, une paille ! En bon commerçant, Olivier Pitou analyse : « Quand on va faire des courses dans ces grands magasins, on en sort lessivé après une heure ou deux heures et on rentre directement chez soi. » Hélas, le pire reste à venir. Le propriétaire ne veut pas qu’il cuisine dans ses murs et lui intente un procès pour récupérer son bail. Puis sa femme demande le divorce. « Un jour, un client fidèle de ma boutique de fleurs et de l’épicerie vient me voir : “Si vous avez des problèmes, je vous aiderai”. J’ai d’abord refusé, par pudeur. Mais j’ai fini par penser que mon entreprise était plus importante que mes états d’âme. Je lui ai demandé un soutien, il m’a prêté de l’argent : le montant qu’il fallait pour ne pas mettre la clé sous la porte. » Ce client s’appelle François Pinault. Le milliardaire français, qui contrôle Christie’s, Château Latour, Gucci, Yves Saint Laurent ou encore Boucheron, sauve ainsi une petite épicerie atypique du Quartier Latin. Aujourd’hui encore, il est un client fidèle de la petite boutique de la rue des Saints-Pères.
Mars 2020 : pour combattre le Covid, le confinement est décrété. L’épicerie Pitou reste ouverte, mais les habitants du quartier ont pour la plupart fui à la campagne. Les touristes, eux, ne sont plus là. 40 % du chiffre d’affaires s’évapore. L’épicerie ne peut pas prétendre aux aides de l’État, car la chute de ses résultats a commencé avant la pandémie. « J’ai appelé M. Pinault en lui disant : “François, je ne peux pas te rembourser.” Il m’a répondu : “Ce n’est pas grave, on verra ça plus tard.” » Alors, pour faire rentrer quelques finances supplémentaires, il accepte de réceptionner des colis Mondial Relay. À contre-cœur, et sans le cacher. Ici, il y aura des horaires pour venir chercher son colis : 14 h 30 - 20 h 30. Avant l’heure, ce n’est pas l’heure, après l’heure non plus.
Sur Tripadvisor, Google et partout sur Internet, l’épicier se fait incendier. « Je suis venue pour récupérer ma commande tout à l’heure et j’ai été très mal accueillie. Le responsable est un grossier personnage ! » écrit Soélia en septembre 2020. « Honnêtement, c’est l’un des pires services que j’ai eus depuis des années. Je venais chercher deux colis un midi, on m’a dit que c’était à 14 h 30 et pas avant et on m’a envoyé balader », ajoute Ycare, en février 2021. « À éviter ! Le gérant a refusé de me donner mon colis : sans aucun bonjour ni regard, il a fait passer chaque client étranger devant moi pendant trente minutes. Quand je lui ai signalé ma présence, il m’a dit sèchement : c’est d’abord les clients ! » relate Alicia, en avril 2022. Bougon, Olivier Pitou ? Pour recevoir des babioles Amazon qui tuent le petit commerce, c’est une certitude.
Depuis que les colis ont été bannis, l’épicier a retrouvé de bons commentaires. Les clients, souvent de passage, y louent la gentillesse du propriétaire, les horaires d’ouverture très larges, la qualité des sandwichs, le large choix de salades et préparations froides à emporter, les fromages, les vins. Certains n’hésitent pas à parler de « meilleure adresse du quartier » dont ils sont tombés amoureux durant leur séjour. Bilan : 29 avis et une note de 3,8 sur 5 sur Tripadvisor, dont 16 excellents et 6 horribles. Sur Google, 213 avis et une moyenne de 2,9 / 5. La période Mondial Relay a laissé des traces. « Je ne regarde jamais ça » assure l’épicier. Aujourd’hui, même si le saumon fumé de chez Prunier part beaucoup moins vite qu’avant, que le caviar ne se vend presque plus et que l’on ne fait plus la queue pour des langoustes, l’épicerie tourne à nouveau correctement.
La clientèle ? 70 % de touristes en goguette dans le Quartier Latin, beaucoup d’étrangers, qui s’arrêtent s’approvisionner avant de dîner dans leur chambre d’hôtel ou leur Airbnb. Olivier Pitou, qui a arrêté l’école à la fin de la quatrième, ne parle pas un mot d’anglais. So what ? « Je leur dis : “Je ne parle pas anglais”, juste “yes”, “no”, “hello”, “goodbye”, “I love you”. Ça les fait tous rire, j’avoue que c’est une méthode qui marche bien. » Et les Français ? Des professeurs de Sciences po ou de la faculté de médecine juste à côté, des employés de l’Office notarial voisin, un galeriste, un antiquaire, des habitués du quartier, des étudiants qui viennent acheter un sandwich pas tellement plus cher qu’en boulangerie…
Que savent-ils de leur épicier ? Pas grand-chose, en réalité. Sans doute ignorent-ils qu’il a passé son enfance au 6 de la rue Bellechasse, à moins de cinq cents mètres de sa boutique. À presque 57 ans, il habite aujourd’hui dans la même rue que l’épicerie. « J’ai vu la construction du musée d’Orsay à la place de la gare, confesse-t-il un pincement au cœur. J’ai joué au ballon sur les rails avec mes copains. D’ailleurs j’en vois encore deux ou trois. J’ai parlé aux bouquinistes. J’ai vu le Pont des Arts sans cadenas, puis avec, puis à nouveau sans. J’aime mon quartier et les gens qui y vivent, je suis né là. »
Cet attachement est le moteur qui lui permet d’être ouvert sept jours sur sept, de 10 heures à minuit. « Ma mère fait encore un peu de comptabilité et j’ai un salarié qui m’aide de 16 h 30 à minuit, cinq jours sur sept. Deux jours par semaine, c’est moi qui gère tout, la cuisine, la pâtisserie, la vente. À minuit, je range tout et je ferme. Une fois par semaine, je vais à Rungis après avoir fermé et je me couche à 4 heures du matin. Pour moi, Rungis, c’est un peu comme une exposition. »
Dix livres en août
Un épicier est « un homme dont les idées ne s’élèvent pas au-dessus de son commerce, et qui n’a que des pensées et des goûts vulgaires », peut-on encore lire dans certains dictionnaires qui ont bien mal vieilli. « Depuis quelques années, je prends un peu de vacances, la dernière semaine de février et le mois d’août. En août, je lis beaucoup, environ dix livres, j’aime les romans de Viola Ardone, que je souhaiterais beaucoup rencontrer. » Ses rêves d’après n’ont pas la couleur d’une plage de sable fin mais d’une simple chaise longue pour s’installer et lire à l’ombre d’un tilleul. Il s’empresse d’ajouter : « Mais je ne peux pas abandonner ma mère, qui est aujourd’hui une dame âgée. Et je ne peux pas non plus laisser mes clients... »
Pour combien de temps ? « Il y a dix ans, j’aurais dit que je mourrais au travail. Et aujourd’hui ? Je n’ai toujours pas envie d’arrêter, j’aime ce que je fais. Je ne vais pas au bagne, j’ai toujours beaucoup de plaisir. Je fais cinquante sandwichs le midi. Il y en a quarante-cinq qui partent comme ça, sans relation humaine. Mais les cinq avec me comblent. » Il est 17 heures, l’heure de s’attaquer à la pâtisserie. L’épicier me salue. Sa playlist, « que des chansons que j’ai achetées sur Apple ou autre », précise-t-il, lance un standard de Charles Aznavour : « J’ai travaillé / Des années / Sans répit / Jour et nuit / Pour réussir / Pour gravir / Les sommets / En oubliant / Souvent dans / Ma course contre le temps / Mes amis, mes amours, mes emmerdes... »






