Extrême-Orient - Extrême-Occident 11 - 1989
Les vers couplés de la poésie chinoise classique
François Martin
1. Parallélisme et espace
La lune claire brille parmi les pins, La source limpide coule sur les rocs.
Mieux qu'un discours, ces très célèbres vers de Wang Wei donnent à voir ce que sont les vers couplés chinois 2. Combien mieux encore quand, gravés ou peints sur des supports verticaux - sous la forme du duilian - ils encadrent une peinture ou la fenêtre qui s'ouvre sur un jardin-paysage, comme si l'un était la légende de l'autre, comme s'il y avait coïncidence entre le monde et sa transcription linguistique. Mode d'inscription remarquable du texte dans l'espace, et avènement du texte comme espace. Aurait-on, bien réelle, cette spatialité rêvée de l'écriture, qui tente si fort notre époque? Aurait-on, d'emblée, et sans que le texte soit soumis à la plus petite distorsion, ce cas idéal de l'analyse structurale, « le tableau paradigmatique où est présenté dans l'ordre de la coexistence ce qui ressortit à l'ordre de la succession » 3 ?
Pourtant, la tradition chinoise de l'écriture ne matérialisant pas le vers, l'art du duilian reste finalement circonscrit, et n'est représentatif de l'écrit chinois que comme symptôme d'une possible lecture dans l'espace.
Traiter de poésie en faisant appel à la notion d'espace a bien un air de paradoxe, puisque l'œuvre littéraire semble vouée par son mode d'existence à la linéarité, et la lecture à une « c succession d'instants qui s'accomplit dans la durée » 4. Cet acte de lecture, dans sa consistance temporelle, a orienté toute notre tradition dans son interprétation de l'écrit comme transcription du dit, outil de notation et de conservation de la parole. Or, depuis les intuitions de Saussure, nous savons que l'on peut se mouvoir dans le texte comme dans un
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